Lectio Divina

À l'Écoute de la Parole

Alors que l’été touche à sa fin, nous continuons notre lecture suivie de l’évangile de Marc, qui nous plonge brutalement dans le mystère de la Passion de Jésus (Mc 8). Peu avant de prendre avec lui quelques disciples pour leur faire vivre la Transfiguration (chap. 9), le Christ les pousse à confesser leur foi, puis commence à leur dévoiler le mystère de sa Passion à Jérusalem. Cette annonce est si déroutante, à l’époque comme aujourd’hui, qu’elle provoque une réaction indignée de Pierre ; Jésus invite alors vigoureusement ses disciples à « prendre leur croix ».

La première lecture : le serviteur souffrant d’Isaïe (Is 50)

L’attitude du Christ dans l’évangile, si décidé à vivre sa Passion, rappelle spontanément le « serviteur souffrant » d’Isaïe, dont nous lisons cette semaine le troisième chant [1]. Lors du dimanche des Rameaux, nous avons déjà lu ce texte qui nous offre quelques pistes pour découvrir comment le Christ a ressenti de l’intérieur la perspective de la Passion.

Nous découvrons un homme qui vit une persécution extérieure très douloureuse et humiliante ( j’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient… v.6), mais dans l’espérance parce qu’il s’appuie intérieurement sur le Seigneur, le roc inébranlable du croyant : « le Seigneur mon Dieu vient à mon secours » (v.7). Sa foi lui offre la certitude de la victoire finale : « je sais que je ne serai pas confondu ». Une conviction affirmée contre les apparences les plus criantes…

Il faut, pour bien comprendre ce texte, partir du verset qui précède le passage d’aujourd’hui : « Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute… » (Is 50, 4).

Le serviteur mystérieux dont parle le texte est totalement façonné par Dieu dont il s’est fait le disciple : Dieu façonne sa langue en vue d’une charité parfaite et son oreille en vue d’une obéissance parfaite. Il est constamment sous le regard de Dieu : chaque matin, il éveille mon oreille…

Après cette introduction, on se serait attendu logiquement à une assurance de bonheur et de bénédiction, selon la promesse faite à ceux qui observent la Loi. Mais voilà que le texte bascule dans un tout autre registre : ce qui attend le serviteur fidèle n’est pas le bonheur mais l’épreuve. L’Ancien Testament hésite constamment entre la protection du juste par Dieu et les souffrances imméritées qui s’abattent sur lui. L’accomplissement de la Loi est censé protéger le juste du malheur dès cette vie et l’épreuve est souvent vue comme une punition divine. On se souvient des amis de Job qui cherchent à le convaincre que s’il est frappé par Dieu, c’est qu’il a commis quelque faute grave.

Dans le même temps les prophètes de l’Ancien Testament sont tous durement éprouvés et vivent, dans leur chair le rejet de Dieu par le monde. La tradition juive enseigne que la plupart des prophètes sont morts assassinés. L’ancien Testament relate abondamment les persécutions dont ils furent victimes. Jérémie, par exemple, est toute sa vie en butte au rejet et à la souffrance et s’en plaint à Dieu : « Pourquoi ma souffrance est-elle sans fin, ma blessure incurable refusant la guérison ? serais-tu pour moi un mirage, comme une eau incertaine ? » (Jr 15, 18)

Plus tragiquement, la Bible rapporte l’assassinat du prophète Zacharie, dont Jésus fait mention en Luc 11 : « Ils s’ameutèrent alors contre lui et, par commandement du roi, le lapidèrent sur le parvis de la Maison du Seigneur » (2 Chr 24, 20-22).

Le texte d’Isaïe se poursuit par une longue litanie des souffrances endurées. Elles nous sont présentées sur un mode particulier, celui de l’acceptation : « je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé, je n’ai pas protégé mon visage… » Le serviteur ne cherche pas à esquiver l’épreuve, il la prend au contraire de plein fouet.

Dans la dernière partie du texte, Isaïe donne l’explication de cette attitude. Il n’attend pas son secours de lui-même mais de Dieu : « le Seigneur Dieu vient à mon secours » et sa foi est inébranlable « je sais que je ne serai pas confondu ».

C’est la confiance en Dieu, au milieu des plus grandes contradictions, qui est la vertu la plus admirable du Serviteur : une attitude louée par le Psaume de la messe du jour (116) qui suit le même schéma que le texte d’Isaïe : amour de Dieu et dialogue avec lui ; épreuve ; libération. Il ne dissimule pas l’angoisse qui peut étreindre toute personne qui vit une souffrance profonde, bien au contraire : « j’étais pris dans les liens de la mort, dans ses filets infernaux, ’éprouvais la tristesse et l’angoisse… » (v.3) ; mais, grâce à la foi, il aperçoit la voie de sortie de cette fosse épouvantable : « j’ai invoqué le nom du Seigneur » (v.4). Une confiance qui devient espérance au-delà des petits espoirs pour sortir du péril : « Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants » (v.9).

Le vocabulaire du Serviteur, pour dépeindre ce chemin contradictoire d’épreuve extérieure et de force intérieure, devient alors juridique. Entre le serviteur innocent et ses ennemis, esclaves de l’iniquité, c’est le Seigneur qui interviendra pour rendre la juste sentence : « Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense » (v.9). Cette attitude incarne l’espoir profond de tous les persécutés de l’histoire : le Seigneur saura leur rendre justice. Le Psaume de la messe est dans cette ligne : « Le Seigneur défend les petits : j’étais faible, il m’a sauvé » (v.6).

Dans une perspective chrétienne, ces textes de l’Ancien Testament annoncent le serviteur fidèle et persécuté par excellence, le Christ. Jésus se situe clairement dans la lignée des prophètes. Dans la parabole des vignerons homicides il indiquera que sa mort est la conclusion suprême et logique des persécutions endurées par eux avant lui. Comme le serviteur souffrant d’Isaïe, Jésus est pleinement habité par sa mission, qu’Il fait confesser à ses disciples. Il vit intérieurement en totale communion avec son Père, certain du triomphe final de leur entreprise, et de la victoire de l’amour sur la haine. Une de ses expressions, en saint Jean, reprend les accents du Serviteur, certain de sa totale adhésion à la volonté du Père : « Qui d’entre vous me convaincra de péché ? » (Jn 8,46). D’autre part, Il accepte par avance les nombreuses souffrances et humiliations qu’Il va vivre à Jérusalem, et essaie même d’y introduire ses disciples. Il indique alors l’expérience déroutante du Serviteur souffrant comme le seul chemin pour vivre l’Evangile : en un mot, la croix. Le Catéchisme l’explique ainsi :

« Les traits du Messie sont révélés surtout dans les chants du Serviteur (cf. Is 42…). Ces chants annoncent le sens de la passion de Jésus, et indiquent ainsi la manière dont Il répandra l’Esprit Saint pour vivifier la multitude : non pas de l’extérieur, mais en épousant notre "condition d’esclave" (Ph 2, 7). Prenant sur lui notre mort, il peut nous communiquer son propre Esprit de vie. » [2]

L’évangile : confession de Pierre et invitation de Jésus (Mc 8)

L’évangile d’aujourd’hui se situe juste avant la Transfiguration. Dans tous les évangiles synoptiques, la Transfiguration est une ligne de partage des eaux : il y a un avant et un après pour les disciples, et elle a lieu lorsque le Christ quitte la Galilée pour commencer la grande montée vers Jérusalem. Nous l’avons fêtée le 6 août, et la liturgie de ces dimanches nous propose les épisodes évangéliques qui la précèdent et la suivent immédiatement, et qui sont centrés sur l’annonce de la Passion. Mystère de lumière et de gloire sur le Thabor ; perspective sombre d’humiliation et de souffrance ici : le contraste est très frappant, et pédagogiquement voulu par le Christ.

C’est en effet un Christ très pédagogue qui se dévoile cette semaine. Il commence par susciter le débat parmi ses disciples, à propos de son identité (il interrogeait ses disciples…), à la façon des rabbins qui aiment poser des questions pour faire réfléchir. Il recueille ainsi le premier fruit de ses efforts en suscitant la « confession de Pierre » ( Tu es le Christ) : un disciple qui a assimilé la première partie de l’évangile.

Penchons-nous sur l’objet de son enseignement, résumé par la parole de Pierre, « Tu es le Christ ». Elle rappelle toute la structure de l’évangile de Marc. Son programme est dévoilé dès le premier verset : «Commencement de l’É vangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu » (Mc 1,1). Marc nous a présenté Jésus à travers Jean-Baptiste (Mc 1), puis ses actions éclatantes qui manifestaient son être profond. Les disciples l’ont rencontré en Galilée, puis admiré comme un homme « puissant en paroles et en actes » ; ils progressent alors dans la foi en cet homme qui est le Messie (Christ) et entretient une relation spéciale avec Dieu. La confession de Pierre est donc l’aboutissement de la première étape d’un itinéraire intérieur centré sur la messianité.

Au chapitre 9, Jésus va initier certains de ces apôtres à une autre dimension de sa personne, la filiation divine : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le » (Mc 9,7). Mais entre ces deux sommets, messianité et filiation divine, un gouffre s’ouvre : l’annonce de la Passion.

Jésus saisit l’occasion de la profession de foi de Pierre pour aller plus avant. Avec la confirmation que Jésus est bien le Messie attendu depuis des siècles par Israël, les disciples pensent savoir maintenant tout de lui. En réalité, il leur manque l’essentiel. Ils ne connaissent pas encore le point culminant de sa mission que Jésus leur révèle maintenant, pour la première fois (v 28), très différente sans doute de ce qu’ils attendaient : non pas le triomphe du Christ mais le rejet, la souffrance et la mort infâmante.

Alors que l’objet de cet enseignement, la Passion, est trop difficile à assimiler pour Pierre, Jésus n’en rabaisse pas l’exigence en l’édulcorant, comme font les enseignants moins soucieux de leur doctrine que de ne pas choquer leurs disciples. Il ne ménage pas non plus leurs sentiments sincères d’amitié. Tout au contraire : Il réprouve durement Pierre qui est dans l’erreur (passe derrière-moi, Satan !) ; puis Il montre le chemin en laissant ses auditeurs libres de l’emprunter à sa suite ( si quelqu’un veut marcher à ma suite…). Le Maître place ainsi ses disciples devant le choix fondamental, avant d’énoncer une loi générale, la loi secrète de l’Évangile : « celui qui veut sauver sa vie la perdra… ». La conscience de chacun est ainsi illuminée, la vérité est dite et présentée sans artifice.

Enfin, le vrai Maître est un témoin, il emprunte lui-même le chemin de la Passion en précédant ses disciples : le discours va bientôt céder la place à la réalisation concrète sur le Golgotha. Alors que la Transfiguration sera, au chapitre suivant, un événement réservé à quelques-uns (Pierre, Jacques et Jean à qui il demande de garder le secret), la Passion est proclamée de manière ouverte : « Il disait cette parole ouvertement » (v.32). La Passion, en contraste avec la Transfiguration, va être un événement public, car elle est le chemin de tout homme ; événement scandaleux, qui va choquer les foules mais aussi provoquer la foi du centurion - « Vraiment cet homme était fils de Dieu » (15,39) - , elle révèlera le visage infiniment miséricordieux du Père. Alors que Pierre sera absent sur le Golgotha, il reviendra à un païen de conclure la deuxième étape de progression dans la foi.

Un Maître, un enseignement : il nous reste à voir le disciple en la personne de Pierre.

Au fil des événements des chapitres précédents, une amitié profonde l’a lié à Jésus, ce qui lui permet d’exprimer sincèrement ce qu’il ressent à l’annonce de la Passion. Il est même discret, pour ne pas troubler les enseignements du Maître : « Le prenant à part, Il se mit à lui faire de vifs reproches » (v.32).

Dès lors, on comprend la réaction de Pierre. Après toutes ses difficultés à comprendre qui est Celui qu’il a suivi et à qui il s’est attaché, voici que le sol se dérobe sous ses pieds : le Messie doit souffrir et mourir ; l’amitié qu’il a nouée avec lui va le conduire à l’accompagner sur ce chemin. Par peur, mais aussi par attachement profond pour Jésus, Pierre, très naturellement, rejette cette perspective.

Le Christ est certainement touché par cette sincérité, en contraste total avec l’hypocrisie des Pharisiens ; les reproches de Pierre sont naturels face à la perspective d’une mort violente et humiliante. Jésus, cependant, lui inflige une réprobation qu’il veut publique et frappante : ses paroles sont prononcées devant tout le groupe ( voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre), et lapidaires : « Passe derrière moi, Satan ! », un titre calqué sur l’hébreu qui signifie « adversaire ». En essayant de barrer la route de la Passion, Pierre, qui croit pourtant bien faire, devient sans le savoir un agent de l’Ennemi, et le Christ fait immédiatement sauter cet obstacle. Il sait que Pierre saura encaisser l’humiliation, et la dureté du reproche montre la confiance du Maître.

Bientôt, lorsque les ténèbres envahiront l’âme du Christ, Pierre aura perdu sa vaillance et s’endormira à Gethsémani. Jésus voudra alors trouver en lui un appui humain, et le reproche deviendra une plainte : « Simon, tu dors ? Tu n'as pas eu la force de veiller une heure ? Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l'esprit est ardent, mais la chair est faible » (Mc 14,37-38). Mais le jour viendra où Pierre, rempli de l’Esprit Saint, saura, lui aussi, prendre sa croix et perdre sa vie « à cause de Jésus et de l’Évangile » (v.35). Ses pensées seront alors devenues « celles de Dieu, et non des hommes », depuis les discours puissants d’évangélisation (cf. Ac 2) jusqu’à sa mort, elle aussi violente.

Avec cet ultime désir que nous rapporte la tradition : être crucifié à l’envers pour affirmer son indignité de suivre le Maître sur la voie royale de la Croix…

⇒Lire la méditation


[1] Voir les 4 passages traditionnellement appelés « chants du Serviteur » : Is 42, 1-9; Is 49, 1-13; Is 50, 4-11; Is 52, 13 à 53,12.

[2] Catéchisme, nº713.

 

Agonie du Christ

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