Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Avec son style concis et dépouillé, saint Marc nous fait revivre, tout au long du chapitre 10 de son évangile, le voyage de Jésus avec ses disciples, depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem : nous approchons de la fin du chapitre qui se terminera par la guérison de l’aveugle de Jéricho (semaine prochaine). La « ville des Palmiers » est en effet la dernière étape avant la longue montée qui mène à la Ville sainte, où le Christ sera acclamé comme Messie et prêchera (chapitres 11 à 13), avant de souffrir sa Passion (14 et suivants).

L’évangile : demande des fils de Zébédée (Mc 10)

Saint Marc insiste sur la détermination de Jésus et sa pleine lucidité : Il sait parfaitement ce qui l’attend à Jérusalem, et le répète pour la troisième fois aux Douze : « Le Fils de l’homme sera livré… il ressuscitera » (vv.33.34). On sent le Christ pleinement habité par les événements qui s’approchent.

L’atmosphère est très tendue parmi les disciples, qui voient avec inquiétude et appréhension les nuages s’accumuler autour d’eux, comme avant un violent orage. L’évangéliste le note clairement : « Ils étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte » (v.32). C’est dans ces circonstances dramatiques qu’a lieu l’étonnante demande des fils de Zébédée : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche, dans ta gloire » (v.37).

Au premier abord, nous partageons la réaction outrée des autres disciples : « les dix autres se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean » (v.41). Comment n’ont-ils pas encore compris les multiples enseignements de Jésus sur l’esprit d’enfance, et comment peuvent-ils penser à des rapports de pouvoir alors qu’Il n’a cessé d’annoncer sa Passion et sa mort ?

Mais leur demande, dans le fond, n’est pas si étonnante. Il s’agit, tout d’abord, des deux disciples qui ont reçu la grâce, avec Pierre, de contempler la gloire du Christ lors de la Transfiguration (Mc 9) : une expérience qui les a profondément marqués, mais qu’ils n’ont pas encore vraiment assimilée, car c’est le Christ ressuscité qui en est la clef. Ils gardent certainement la nostalgie de ce moment hors du temps où ils ont eu un avant-goût du Ciel, et souhaitent être associés à la splendeur qui leur a été révélée.

D’un autre côté ils se demandent ce que signifie « ressusciter d’entre les morts » (9,10), et dans leur perplexité se replient sur des réalités plus palpables : ils ont été choisis pour être parmi les Douze autour du Messie d’Israël, et cela doit bien avoir quelques conséquences… Comme le pouvoir d’expulser les démons, de ressusciter les morts, de guérir par miracles (cf. chap. 6) ; ou bien encore le « centuple » en maisons, frères, sœurs etc., que le Christ vient de leur promettre (10,29). Donc, pourquoi pas, les premières places aux côtés du Messie triomphant ? Certainement pas le « privilège » d’aller mourir aux mains des ennemis !

Par ailleurs, l’évangéliste nous a informé que le groupe des disciples est en proie à de vives tensions et à des rivalités : « en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand » (9,34). Peut-être les défauts de Pierre, auquel Jésus a conféré la prééminence, étaient-ils si évidents que son autorité était contestée. Jean s’est montré plein de zèle pour réglementer le pouvoir d’exorcisme (9,38) ; plus que les autres, il semble partager profondément la vie intérieure du Seigneur comme cela apparaîtra lors de la dernière Cène. Avec son frère Jacques, et probablement sous l’influence de leur mère qui fait la demande dans les autres synoptiques (cf. Mt 20,20), ils offrent leur disponibilité, peut-être de bonne foi, pour le bien du Royaume. On peut imaginer facilement les circonstances immédiates de cette requête : le temps presse car Jérusalem s’approche ; le Maître, au milieu des foules, est tout à coup disponible pour un entretien ; c’est le moment de remettre les choses en place : allons-y…

Par ailleurs, les annonces de la Passion ont profondément déstabilisé et effrayé Jacques et Jean, et ils sentent que les choses ne vont pas tourner comme ils l’avaient imaginé : ils ont besoin d’exorciser cette peur et d’imaginer une issue positive et glorieuse à la prédication du Messie.

Ajoutons enfin que leur demande est loyale et directe : il ne s’agit pas d’une prise de pouvoir, ni d’une rébellion, mais d’une volonté d’être associés à la gloire du Messie qu’ils pensent avoir bien servi. Les places d’honneur flattent leur orgueil, bien sûr, mais elles leur semblent être le juste retour de leur attachement et de leur fidélité. Même s’ils sont encore très éloignés de l’humble chemin de l’Évangile, les fils de Zébédée sont sincères et s’expriment à cœur ouvert, contrairement à Judas, étrangement absent de tout ce récit. Ainsi le défaut peut être corrigé : ce n’est pas un des moindres mérites du Seigneur que d’avoir suscité ce rapport franc et direct avec ses disciples. Il sait que ses adeptes ne sont pas parfaits, et Il se laisse interpeller tant par la demande des deux frères que par l’indignation un peu forcée des dix autres.

Jésus saisit cette occasion pour un enseignement en profondeur, sachant que ces questions continueront de hanter la vie de l’Église jusqu’à la consommation des siècles… Jacques et Jean veulent être associés à la gloire de Jésus. Jésus ne le leur conteste pas mais il leur dévoile en quoi consiste cette gloire. Elle n’est pas une reconnaissance facile et confortable ; elle passe par l’abaissement, la souffrance et l’humiliation ; elle est le don de soi jusqu’au bout.

Le dialogue est admirable de profondeur, et annonce les grands entretiens du quatrième évangile. Jésus y révèle la vraie grandeur du Messie et utilise un double symbole que les fils de Zébédée interprètent mal, la coupe et le baptême.

La coupe, dans la Bible, est un symbole mixte. Elle évoque la joie du Shabbat : « j’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur » (Ps 116 (115), 13) ; ou encore « tu fais que ma coupe déborde » (Ps 23(22), 5). Mais c’est aussi la coupe de colère que mentionne notamment le livre de Jérémie au chapitre 25 et qui annonce le jugement des Nations, la coupe qui contient la colère du Dieu très Saint face aux péchés des hommes :

« Prends de ma main cette coupe d’un vin de colère et fais-la boire à toutes les nations auxquelles je t’envoie. Elles boiront, tituberont, s’affoleront à cause de l’épée que j’envoie au milieu d’elles. » (Jr 25, 15-16).

On la retrouve en Zacharie 12 : « je ferai de Jérusalem une coupe d’étourdissement pour tous les peuples d’alentour et aussi pour Juda dans le siège de Jérusalem » (Za 12, 2). Le livre d’Isaïe la mentionne également : « Réveille-toi, réveille-toi, debout Jérusalem, toi qui as bu de la main du Seigneur la coupe de sa colère. C’est un calice, une coupe de vertige, que tu as bue, que tu as vidée » (Is 51, 17).

Par ailleurs, la coupe évoque immanquablement le seder de Pessah (le rituel de la Pâque) où quatre coupes sont servies et doivent être bues. La première avant le début du repas, deux pendant et une à la fin, après la consommation de l’agneau pascal. Elles signifient la délivrance d’Israël de quatre formes de malheur : la pauvreté, la violence physique, l’humiliation et la déchéance spirituelle. C’est avec la dernière que Jésus a institué l’Eucharistie, à la fin du repas, comme le précisent Luc et Paul.

La coupe que mentionne Jésus est donc la coupe de la « colère divine » qu’il va boire en lieu et place de tous les hommes, pour expier les péchés de tous les temps ; c’est la quatrième coupe de la Pâque qui préserve de la ruine spirituelle et nous fait tous entrer dans la vie. Cette coupe va lui valoir l’angoisse effrayante de Gethsémani, l’abandon de tous, les souffrances de la Croix et la déréliction extrême des derniers instants où même le Père semblera absent. On comprend dès lors la réponse de Jésus : « vous ne savez pas ce que vous demandez… »

Jacques et Jean ne comprennent pas plus l’image du baptême. Jésus se réfère visiblement au baptême « de feu et d’Esprit Saint » qu’avait prêché Jean-Baptiste, prélude au Jugement eschatologique (cf. Lc 3). Aussi les deux frères pensent-ils uniquement à la Parousie toute proche et se sentent-ils prêts pour le « Jour du Seigneur », eux qui ont suivi le Messie depuis le début : « Nous le pouvons » (v.39). Leur aveuglement est à son comble…

Le Christ ne les traite pas avec sévérité : ils ne peuvent pas à l’avance comprendre la Croix… Au-delà de cet égarement passager, il sait que ces deux hommes vont effectivement se convertir, Le suivre jusqu’au bout sous l’action de l’Esprit Saint. Jacques sera le second martyr après Étienne ; Jean comprendra, et témoignera admirablement du mystère de la Croix, lui qui écrira :

« L’un des soldats de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage et son témoignage est véridique et celui-là sait qu’il dit vrai » (Jn 19, 34).

Il ajoutera par ailleurs :

« Quel est le vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? C'est lui qui est venu par l’eau et par le sang : Jésus Christ, non avec l'eau seulement mais avec l'eau et avec le sang » (1Jn 5,5-6).

C’est pourquoi Jésus prononce sur Jacques et Jean un oracle de grande portée :

  • « Ma coupe, vous la boirez », en faisant allusion à la coupe amère de sa Passion, celle qu’il mentionnera à Gethsémani (Mc 14,36) en demandant qu’elle s’éloigne si possible de lui, en présence de Pierre, Jacques et Jean. Quelques années après : « Hérode fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean » (Ac 12,2).
  • « Vous serez baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé » : l’immersion du Christ dans la mort qui conduit à la Résurrection, que l’action sacramentelle du baptême applique aux disciples : « Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Ro 6,4).
  • « Ce n’est pas à moi de l’accorder » : le Christ, en tant qu’homme, renvoie à Dieu son Père l’autorité pour la récompense eschatologique. Notons qu’ailleurs Il promet aux Douze : « En vérité je vous le dis, à vous qui m'avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l'homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël » (Mt 19,28). Les deux places étroites, jalousement désirées par les frères, se sont élargies au groupe des apôtres…

La première lecture : quatrième chant du Serviteur (Is 53)

L’évangile du jour nous rapporte un autre enseignement de Jésus, motivé par l’indignation des dix autres, une indignation peut-être un peu hypocrite, car tout le groupe semblait très préoccupé par cette question de la prééminence. Cet enseignement prolonge la réflexion sur la vraie gloire du Messie qui est service et don de soi. Pour cela Jésus fait allusion au quatrième chant du Serviteur d’Isaïe (Is 53), que la liturgie nous propose en première lecture.

Le Christ utilise une antithèse : d’un côté, le comportement des « chefs des nations », pleins d’autosuffisance et avides de faire sentir leur pouvoir sur les autres. Saint Marc rapporte habilement une nuance dans la pensée du Christ : ils ne sont que « considérés » comme chefs des nations, laissant entendre que leur pouvoir n’est qu’apparent. Seul le Seigneur de l’histoire est le vrai Maître, comme le proclame avec force un Psaume : « Tous les lointains de la terre se souviendront et reviendront vers le Seigneur ; toutes les familles des nations se prosterneront devant lui. Au Seigneur la royauté, au maître des nations ! » (Ps 23,28-29). On se rappelle le mensonge de Satan lors de la tentation du Christ au désert : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car elle m'a été livrée, et je la donne à qui je veux » (Lc 4,6), alors qu’il n’a en réalité aucun pouvoir. Les disciples ne font pas encore la différence ces deux réalités : le pouvoir terrestre, passager ; le pouvoir divin, éternel, d’où procède toute autre autorité.

À l’autre bout de l’antithèse, le Seigneur présente la figure du disciple idéal, en utilisant deux termes : le « serviteur » (διάκονος, diakonos), repris ensuite deux fois dans l’opposition « être servi / servir » (v.45) ; « esclave » (δοῦλος, doulos), qui est le qualificatif que Marie s’est appliqué à elle-même lors de l’Annonciation (Lc 1,38) et que Matthieu met dans la bouche de Jésus au chapitre 10 : « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur (doulos) au-dessus de son Seigneur » (Mt 10, 24). Cette figure idéale, opposée aux grands de ce monde, le Christ l’incarne : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (v.45). De nouveau, le Christ évoque sa Passion, à l’opposé de la « gloire » désirée par les frères. Nous y reviendrons dans la méditation.

Ces expressions renvoient explicitement, sous la plume de Marc, à une figure mystérieuse de l’Ancien Testament, le « Serviteur du Seigneur » qu’Isaïe avait décrit plusieurs siècles auparavant. C’est pourquoi le quatrième chant du Serviteur d’Isaïe (Is 53) nous est proposé en première lecture. Nous connaissons tous ce texte émouvant que la liturgie proclame lors du Vendredi saint ; le Catéchisme nous y introduit :

« Les traits du Messie sont révélés surtout dans les chants du Serviteur (cf. Is 42, 1-9 ; cf. Mt 12, 18-21 ; Jn 1, 32-34, puis Is 49, 16 ; cf. Mt 3, 17 ; Lc 2, 32, enfin Is 50, 4-10 et 52, 13 – 53, 12). Ces chants annoncent le sens de la passion de Jésus, et indiquent ainsi la manière dont Il répandra l’Esprit Saint pour vivifier la multitude : non pas de l’extérieur, mais en épousant notre " condition d’esclave " (Ph 2, 7). Prenant sur lui notre mort, il peut nous communiquer son propre Esprit de vie. » [1]

Nous ne reprenons que deux versets du dernier chant : après la description de toutes ses souffrances, le Prophète en affirme la valeur aux yeux du Seigneur. Mystérieusement, cette souffrance revêt une fonction salvatrice, et le Serviteur est comparé aux victimes des « sacrifices d’expiation » de la liturgie du Temple. Nous y reviendrons dans la méditation. Le Catéchisme nous explique ce thème difficile à expliquer, mais très riche spirituellement :

« ‘Comme par la désobéissance d’un seul la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul la multitude sera constituée juste’ (Rm 5, 19). Par son obéissance jusqu’à la mort, Jésus a accompli la substitution du Serviteur souffrant qui "offre sa vie en sacrifice expiatoire ", "alors qu’il portait le péché des multitudes" "qu’il justifie en s’accablant lui-même de leurs fautes" (Is 53, 10-12). Jésus a réparé pour nos fautes et satisfait au Père pour nos péchés (cf. Cc. Trente : DS 1529). » [2]

Mais Isaïe ne se limite pas à la souffrance : comme le Christ lors des différentes annonces de sa Passion, il laisse aussi la lumière divine de la Résurrection inonder son chant. « Il verra une descendance, il prolongera ses jours » (Is 53,10) : pieux désir d’une récompense du juste, que le Père accomplira en ressuscitant son Fils. « Il verra la lumière » au matin de Pâques, et deviendra lui-même lumière pour ses frères.

Cette lumière reste toutefois cachée et sera même totalement voilée pendant la Passion. C’est pourquoi elle avait été manifestée à l’avance à Pierre, Jacques et Jean lors de la Transfiguration afin qu’ils puissent garder la foi et attendre la résurrection. D’autres personnages de l’Évangile sont parvenus à distinguer cette lumière derrière l’apparence de la chair, tels les Mages qui identifient l’enfant de Bethléem à l’étoile qui s’est levée à l’Orient ; ou encore Syméon, le vieux prêtre qui, dans le Temple, a reconnu le Messie dans l’humilité du nouveau-né présenté par Joseph. « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix ; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. » (Lc 2,29-32)

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº713.

[2] Catéchisme, nº615.

Le Christ et ses disciples

Le Christ et ses disciples (Ghirlandaio, 1481)