Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Nous avons, au cours des semaines précédentes, parcouru tout le chapitre 10 du deuxième évangile avec ses diverses controverses ; nous étions la semaine dernière à Jéricho où Jésus guérissait Bartimée avant de monter à Jérusalem pour souffrir sa Passion. Dans trois semaines, nous conclurons l’année liturgique par la fête du Christ-Roi.

Pour ces trois derniers dimanches du temps ordinaire, la liturgie omet l’entrée triomphale à Jérusalem, réservée à la Semaine Sainte, et nous fait retrouver Jésus alors qu’il prêche dans le Temple (premier commandement, obole de la veuve, derniers temps).

L’évangile : le plus grand commandement (Mc 12)

Deux éléments contextuels éclairent le passage d’aujourd’hui : les controverses et la préparation de la Pâque.

Le premier marque l’ensemble des chapitres 11 à 13 de Marc : alors que le Messie a été officiellement accueilli comme Roi à Jérusalem par la foule (11,10), ses ennemis se déchaînent pour provoquer sa perte. Jésus ne les esquive pas : il a inauguré sa visite par l’expulsion violente des vendeurs et changeurs du Temple, et Marc note la montée de la menace : « les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le faire périr. En effet, ils avaient peur de lui, car toute la foule était frappée par son enseignement » (v.18). Au Temple, où Jésus enseigne pendant la journée (11,27), les joutes oratoires font rage devant les disciples apeurés par tant d’audace : dispute à propos de Jean Baptiste, parabole très provocatrice des vignerons homicides, controverse avec les Pharisiens sur l’impôt, puis avec les Sadducéens sur la résurrection, etc… Le discours apocalyptique du chapitre 13, lui aussi dramatique, commence ainsi : « Il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit » (13,2).

Ce premier élément de contexte met en valeur la réponse du scribe, une réponse que Jésus estime « judicieuse ». Au-delà des partis formés, il se trouve, en dehors du cercle des disciples, des individus proches du pouvoir religieux qui reconnaissent la grandeur du Christ et la pertinence de son enseignement. On le verra de manière emblématique avec Joseph d’Arimathie.

Jésus les encourage et leur tend la main : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (v.34). Ce scribe aura-t-il accueilli pleinement l’Évangile après la résurrection du Rabbi de Galilée ? C’est possible, puisque Luc indiquera dans les Actes : « la parole du Seigneur croissait ; le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem, et une multitude de prêtres obéissaient à la foi » (Ac 6,7).

Cette mention des prêtres nous amène au deuxième élément contextuel : la préparation des célébrations liturgiques de la Pâque dont l’évangéliste notera l’imminence au début du chapitre 14: « la fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après » (14,1). Toutes les familles d’Israël étaient convoquées à Jérusalem pour la festivité, et chacune devait disposer d’un agneau pascal pour le repas rituel. Il y avait donc une très grande quantité de bétail dans la ville, et les lévites, chargés du sacrifice, étaient certainement en train de préparer l’immolation des agneaux, la veille de Pâque [1] : des milliers de victimes pour lesquelles il fallait des crochets, des couteaux, des rigoles pour le sang, des ustensiles de lavage, de l’eau en grande quantité, etc… La discussion entre Jésus et le scribe a lieu sur le parvis du Temple, probablement au beau milieu de ces préparatifs. Cela explique pourquoi le scribe mentionne les « offrandes d’holocaustes et de sacrifices » (Mc 12,33) : toute l’attention du personnel du Temple était dirigée vers ceux-ci.

Le scribe qui s’adresse à Jésus a l’intuition spirituelle que l’essentiel n’est pas là. Il se rappelle certainement les paroles des prophètes, si opposées au culte formaliste. On peut citer pour mémoire Samuel : « le Seigneur se plaît-il aux holocaustes et aux sacrifices comme dans l'obéissance à la parole du Seigneur ? Oui, l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité, plus que la graisse des béliers » (1Sam 15,22).

Ou encore Isaïe : « Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? – dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir » (Is 1, 11).

De même Amos : « Je déteste, je méprise vos fêtes, je n’ai aucun goût pour vos assemblées. Quand vous me présentez des holocaustes et des offrandes, je ne les accueille pas ; vos sacrifices de bêtes grasses, je ne les regarde même pas. Éloignez de moi le tapage de vos cantiques ; que je n’entende pas la musique de vos harpes. Mais que le droit jaillisse comme une source ; la justice, comme un torrent qui ne tarit jamais ! » (Am 5, 22-24) ; Osée enfin, qui sera cité par Jésus : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes » (Os 6,6).

Cette prééminence de l’observance intérieure de la Loi sur le culte extérieur et formel, nombre de Juifs du temps de Jésus la percevaient et la vivaient sincèrement. Mais le problème consistait dans le contenu de cette Loi : les différentes écoles de rabbins se divisaient sur l’organisation des préceptes et leur importance relative. La question du scribe, « Quel est le premier de tous les commandements ? » (v.28), n’est pas un piège tendu à Jésus, mais s’inscrit dans ce débat. Qu’en dit le Maître de Galilée qui tient en respect les autorités du Temple par sa parole puissante ?

Jésus recentre toute la Loi sur deux préceptes. D’une part, le Shema, Israël (Dt 6,4), un précepte transformé en prière récitée deux fois par jour par les Juifs encore aujourd’hui. Elle affirme l’exclusivité du culte à rendre à Dieu, s’éclairant par un verset successif : « Ne suivez pas d'autres dieux d'entre les dieux des nations qui vous entourent, car c'est un Dieu jaloux que le Seigneur ton Dieu qui est au milieu de toi » (Dt 6,14-15). À ce Seigneur est due l’adhésion totale de toute la personne du croyant (cœur, âme, esprit, force), dans un rapport d’intimité commandé par l’Alliance (tu aimeras).

Le deuxième précepte est tiré du Lévitique, dont il faut lire la formulation entière : « Tu n'auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère. Tu dois réprimander ton compatriote et ainsi tu n'auras pas la charge d'un péché. Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur » (Dt 19,17-18). Le contexte suggère clairement que le « prochain » désigne le membre de la même nation : ce sera l’objet de la parabole du Bon Samaritain que d’ouvrir cette perspective à l’universelle fraternité humaine.

La réponse de Jésus est parfaitement classique. Aussi le scribe y adhère-t-il volontiers. Ce qui est étonnant et novateur, c’est le lien que Jésus établit entre ces deux commandements. Le scribe demande quel est le premier de tous les commandements et Jésus lui répond par deux commandements. Dans l’évangile de Matthieu, Jésus dit même : « et voici le second qui lui est semblable » (Mt 22, 39). Nous reviendrons sur ce point dans la méditation.

Notons, enfin, la réponse du scribe : pourquoi Jésus considère-t-il « qu’il avait fait une remarque judicieuse » (v.34) ? Il y a, d’une part, la mention du culte, replacé à sa juste place, qui était absent de la réponse de Jésus. Mais surtout, le scribe a offert une reformulation personnelle, en termes voisins certes, mais dans une expression qui lui est propre, des préceptes qui se trouvaient dans la Loi, soulignant le principe directeur de cette hiérarchie : « Dieu est l’Unique » (v.32). C’est la raison pour laquelle il « n’est pas loin du royaume de Dieu » : la Loi est faite pour être intériorisée, exprimée en termes personnels, vécue du fond du cœur, et c’est cette vie intérieure que le Christ a perçue dans le scribe, qui fait de lui un disciple potentiel. La Loi a accompli en lui sa fonction pédagogique, comme l’exprimera saint Paul : « Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu'au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification » (Gal 3,24).

Les premières lectures : grandeur et limites de la Loi (Dt 6 – Heb 7)

La discussion avec le scribe sur les commandements nous renvoie à la meilleure des traditions d’Israël, le don de la Loi fait sur le Sinaï. La première lecture nous fournit la clé de toute la Loi ; la deuxième nous montre sa limite.

Le Catéchisme nous présente de façon synthétique la relation entre la citation du Shema Israël (Dt 6) et l’évangile du jour :

« Jésus a résumé les devoirs de l’homme envers Dieu par cette parole : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit" (Mt 22, 37 ; cf. Lc 10, 27 : "... toutes tes forces"). Celle-ci fait immédiatement écho à l’appel solennel : "Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique" (Dt 6, 4-5).Dieu a aimé le premier. L’amour du Dieu Unique est rappelé dans la première des " dix paroles ". Les commandements explicitent ensuite la réponse d’amour que l’homme est appelé à donner à son Dieu. » [2]

En effet, l’extrait du Deutéronome que nous lisons en première lecture est tiré du deuxième grand discours de Moïse (chap. 5-11), qui commence par le Décalogue. Nous l’avons commenté lors du 9ème dimanche de cette année liturgique (B). Après une réflexion sur la médiation de Moïse (5,23-33), le discours devient une exhortation solennelle à la fidélité, pour qu’Israël entre dans l’Alliance et se maintienne dans un rapport personnel d’amour avec son Seigneur. L’avenir comporte de nombreux risques, notamment les tentations d’idolâtrie au contact des nations païennes. Israël devra alors se montrer inflexible, convaincu et porté par un amour divin qui le dépasse :

« Si le Seigneur s'est attaché à vous et vous a choisis, ce n'est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples : car vous êtes le moins nombreux d'entre tous les peuples. Mais c'est par amour pour vous et pour garder le serment juré à vos pères, que le Seigneur vous a fait sortir à main forte et t'a délivré de la maison de servitude, du pouvoir de Pharaon, roi d'Égypte » (Dt 7,7-8).

Cet amour gratuit et prévenant du Seigneur, qui a choisi Israël et l’a constitué comme peuple élu, partenaire de l’Alliance, justifie pleinement ce commandement radical qui laisse percer la jalousie divine : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6,5). On peut regretter que la liturgie ne nous fasse pas entendre l’ensemble du Shema qui exprime bien cette radicalité et cet appel à rester en présence de Dieu, en tout lieu et en toute circonstance ; et le devoir de le transmettre aux générations futures :

« Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. Tu les rediras à tes fils, tu les répéteras sans cesse, à la maison ou en voyage, que tu sois couché ou que tu sois levé ; tu les attacheras à ton poignet comme un signe, elles seront un bandeau sur ton front ; tu les inscriras à l’entrée de ta maison et aux portes de ta ville » (Dt 6, 6-8).

Ce faisant, une clé est aussi donnée à l’homme pour se comprendre lui-même : au-delà de son désir de bonheur, au-delà de son aspiration à la « réalisation » personnelle, il porte, au plus profond de son cœur, cette vocation à aimer Dieu, et c’est par là que son existence trouve un sens global et cohérent et qui puisse inspirer les actes de sa vie quotidienne.

L’ancienne Alliance était déjà infiniment riche mais était-elle, pour autant, parfaite ?

Non. D’une part parce qu’elle était fondée sur l’obéissance à un Dieu qui restait lointain et que seule l’Incarnation rendra pleinement compréhensible et accessible au cœur humain Aussi est-ce souvent la crainte qui a dominé le cœur du croyant de l’ancienne Alliance, plutôt que l’amour. Le Shema est d’ailleurs encadré par deux mentions de la crainte de Dieu « tu craindras le Seigneur ton Dieu tous les jours de ta vie », aux versets 2 et 13. Le verset 13 précisera même «et tu le serviras ». Jésus, lui, dira : « je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » (Jn 15, 15). Ce n’est plus par obéissance ni par crainte, mais par amour que le croyant de la nouvelle Alliance agira.

C’est en effet dans le Christ que le cœur de Dieu est révélé pleinement et que l’homme peut l’aimer en retour. Avec lui, Dieu n’est plus là-haut sur la montagne (expérience du Sinaï), mais au milieu des hommes ; par le don de l’Esprit, dans leurs cœurs. Il n’est plus question d’adorer sur le Garizim ou à Jérusalem mais « en esprit et en vérité » (Jn 4, 24).

Surtout, le péché tenait l’homme éloigné de la sainteté de Dieu. La seconde lecture, tirée de la Lettre aux Hébreux, nous l’explique : le sacerdoce lévitique, au service de cette Alliance par le culte dans le Temple, était certes excellent et voulu par Dieu. Mais les différents prêtres qui l’exerçaient étaient irrémédiablement marqués par le péché originel : « la Loi de Moïse établit comme grands prêtres des hommes remplis de faiblesse » (Heb 7,28). La blessure de leur nature (expliquée par Gn 3) remontait plus loin que l’institution de l’Alliance, et obligeait le grand prêtre à renouveler « chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses péchés personnels, puis pour ceux du peuple » (v.27). La grande conséquence de la chute originelle, la mort, les tenait en son pouvoir : « la mort les empêchait de rester en fonction » (v.23). Et l’ampleur des cérémonies sacrificielles pratiquées par des hommes pécheurs ne pouvait briser cette incapacité foncière…

Nous arrivons ainsi au cœur de la Lettre aux Hébreux, que la liturgie nous propose ces semaines (sans lien avec le cycle de l’évangile) : le mystère du Christ, homme sans péché, ressuscité après sa Passion et glorieux auprès de son Père, est interprété dans le sens d’un nouveau « sacerdoce, qui ne passe pas » (v.24). Puisqu’Il demeure éternellement auprès de Dieu « pour intercéder en faveur des pécheurs » (v.25), il est le Grand Prêtre auquel la Loi conduisait par les ombres du culte ancien. Ainsi l’ancien sacerdoce disparaît. Les prêtres de l’Alliance nouvelle que sont tous les chrétiens (sacerdoce commun) n’ont plus besoin de sacrifices sanglants, mais par l’offrande de leur vie ils s’unissent à l’unique sacrifice du Christ.

Dans l’Évangile, Jésus est interpellé par un scribe à propos de la Loi, alors que les préparatifs pour la Pâque occupent toute l’énergie d’Israël. Il se dresse à côté de cet apparat cultuel, bientôt caduque, comme le Nouveau Temple et le Grand Prêtre de l’Alliance éternelle : « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai » (Jn 2,19). Il indique donc au scribe l’essentiel de la Loi dans le double commandement de l’amour, et lui suggère que la Loi conduit à sa propre Personne, en qui va bientôt s’accomplir le sacrifice saint et parfait : « Il parlait du sanctuaire de son corps » (v.21).

Le rideau du Temple qui protégeait le Saint des Saints, dans cette interprétation allégorique, représentait l’humanité du Christ, par laquelle nous avons accès à Dieu :

« Frères, c’est avec assurance que nous pouvons entrer dans le véritable sanctuaire grâce au sang de Jésus : nous avons là un chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire ; or, ce rideau est sa chair » (Heb 10, 19-20).

Ce sacrifice, le mystère pascal, peut être considéré comme la plus grande mise en pratique des deux commandements d’amour envers Dieu, et envers le prochain. Comme l’explique la deuxième lecture, c’est ainsi que Jésus sera « conduit pour l’éternité à sa perfection » (Heb 7,28), et qu’il nous emmène vers le Père.

⇒Lire la méditation


[1] La Mishnah, dans le traité Pesachim qui traite de la Pâque, affirme qu’il y eut 300.000 agneaux pascals immolés lors d’une seule Pâque à Jérusalem au temps du roi Agrippa.

[2] Catéchisme, nº2083.


Transfiguration du Seigneur