Lectio Divina

À ’écoute de la Parole

« Le Seigneur vient » : voilà tout le message de l’Avent. Mais de quelle venue s’agit-il ? Petit enfant, Il vient à Noël ; revêtu de gloire, Il viendra à la fin des temps. Il vient aussi chaque jour de notre vie. Il ne cesse de frapper à notre porte, pour nous libérer de notre univers étriqué, pour ouvrir notre âme à l’horizon infini de Dieu. La théologie a distingué trois venues, trois « « avènements du Christ » qui animent toute la spiritualité de l’Avent. Dom Guéranger, grand précurseur de la réforme liturgique, nous introduit à sa dimension biblique:

« La sainte É glise, pendant l'Avent, attend avec larmes et impatience la venue du Christ Rédempteur en son premier Avènement [Noël]. Elle emprunte pour cela les expressions enflammées des Prophètes, auxquelles elle ajoute ses propres supplications. Dans la bouche de l'Eglise, les soupirs vers le Messie ne sont point une pure commémoration des désirs de l'ancien peuple : ils ont une valeur réelle, une influence efficace sur le grand acte de la munificence du Père céleste qui nous a donné son Fils. Dès l'éternité, les prières de l'ancien peuple et celles de l' É glise chrétienne unies ensemble ont été présentes à l'oreille de Dieu ; et c'est après les avoir toutes entendues et exaucées, qu'il a envoyé en son temps sur la terre cette rosée bénie qui a fait germer le Sauveur. » [1]

La première lecture : Juda sera sauvé (Jr 33)

Un oracle de consolation : c’est ce que Jérémie nous offre en première lecture (Jr 33,14-16). Le cadre historique est très sombre, puisque s’approche la chute de Jérusalem entre les mains de Nabuchodonosor (587), et l’exil du peuple élu loin de la Terre Promise, à Babylone. Le prophète l’annonce explicitement au roi Sédécias au chapitre suivant :

« Ainsi parle le Seigneur : Voici que moi, je vais livrer cette ville aux mains du roi de Babylone et il l’incendiera. Et toi, tu n’échapperas pas à sa main, mais tu seras bel et bien capturé et remis entre ses mains. » (Jr 34,2-3).

Face à ce désastre qui semble ruiner toutes les espérances d’Israël, le Seigneur veut consoler son peuple et l’assurer qu’Il ne l’abandonne pas . Les promesses du passé ne se sont-elles pas évanouies devant l’invasion ? Non, répond Dieu : « j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée… » (v.14).

Plus concrètement encore, il se porte garant de l’avenir de la lignée royale, pourtant dévastée par les Babyloniens : « je ferai germer pour David un germe de justice, qui exercera droit et justice dans le pays » (v.15). Le peuple retrouvera sa souveraineté et la descendance de David sera rétablie sur son trône (cf. 2Sam 7). Il obtiendra alors ce qui lui a été ravi dans les ruines fumantes de Jérusalem et qu’il lui tient le plus à cœur : la justice et la sécurité. Ou plus précisément, c’est la justice qui entraînera la sécurité car cette justice viendra de Dieu lui-même.

La justice, dans l’Ancien Testament, désigne bien plus que le rétablissement du droit et la punition du méchant : c’est l’accomplissement de ce qui est conforme à la volonté de Dieu, le règne du bien. Cela, Dieu seul peut l’établir, et c’est pourquoi, dans une lecture chrétienne, le texte acquiert un nouvel éclairage. L’établissement de cette ère sera l’œuvre du véritable Germe de justice , Celui qui naîtra dans la lignée de David mais qui vient de plus loin, Celui dont l’origine « remonte aux temps anciens » (Michée 5) et qui est toute justice : le Christ. Saint Paul écrira : « le Christ Jésus est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et rédemption » (1Co 1,30).

Jérémie insiste sur cet aspect, et annonce que la ville sera rebaptisée «Le-Seigneur-est-notre-justice » (יהוה צדקנו, adonai tsidqênu). Ce titre, repris aussi au chapitre 23 (v.6), joue sur l’histoire de Sédécias, le roi contemporain de Jérémie. Son nom était à l’origine Mattanya ; installé au pouvoir par Nabuchodonosor sous le nom de Sédécias (צדקיהו, tsidquiyahu, le Seigneur est Justice, cf. 2R 24,17), il s’est rebellé, puis a été vaincu et déporté par le roi de Babylone. Le message est clair : à l’avenir ce sera Dieu lui-même qui rétablira la lignée royale et Il établira Jérusalem dans la sainteté, réalisant ce que les rois humains ont été incapables d’accomplir.

Notons combien l’oracle de Jérémie tourne le visage du croyant vers l’avenir : par trois fois, il répète « en ces jours-là »… Vivre dans l’attente du Germe de justice, qui doit naître dans la maison de David (cf. Is 11), pour offrir le don messianique de la paix : c’est bien l’attitude spirituelle de l’Avent, pendant lequel nous sommes tendus vers la naissance du Fils de David, Prince de la paix. Cette première lecture est donc un merveilleux portail d’entrée dans la nouvelle année liturgique.

L’évangile : Restez éveillés et priez ! (Lc 21)

C’est l’évangile de Luc qui nous accompagnera toute cette année (cycle C). Nous commençons par un passage difficile, tiré du « discours eschatologique » (chap. 21). Les disciples interrogent Jésus sur son avènement, et Il répond en décrivant le « Jour du Seigneur » terrible et redoutable, avec le langage des Prophètes (voir par exemple Zacharie 14). Il faut le replacer dans l’ensemble du troisième l’évangile pour bien l’interpréter.

Pendant sa vie publique, Jésus parle en plusieurs endroits de la venue du Royaume de Dieu. Au chapitre 12, Il évoque un maître parti en voyage et qui revient à l’improviste ; au chapitre 17, en réponse à une question des Pharisiens sur la date de la Parousie, Il donne une double réponse, en affirmant « le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (17,21), mais en annonçant aussi que le Christ sera rejeté par cette génération avant que ne vienne son Jour (v.24). Cette thématique est reprise au chapitre 21, dont nous lisons aujourd’hui un extrait.

Dans un premier temps, alors que les disciples s’émerveillent de la beauté du Temple, Jésus annonce la chute de Jérusalem (v. 5 à 24). Il décrit un temps d’obscurcissement des consciences et de recul de la vérité ( plusieurs viendront en mon nom, v.8), de guerres et de catastrophes, de persécution (on portera la main sur vous, v.12). De fait, dès l’an 44, et après la mort d’Etienne, Hérode Agrippa fit exécuter Jacques et arrêter Pierre. En 64, Néron déclencha à Rome une persécution générale contre les Chrétiens, les accusant d’être responsables de l’incendie de la ville. Enfin, en août 70, l’armée romaine commandée par Titus détruisit le Temple de Jérusalem et rasa la ville le mois suivant, mettant fin, pour toujours, au culte et aux sacrifices. Une grande partie de la population partit en diaspora. La ville devint païenne et le culte de Jupiter remplaça celui du Dieu d’Israël, comme Jésus l’avait prophétisé : « Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens, jusqu’à ce que soient accomplis les temps des païens » (v 24).

Jésus évoque, après ce temps des païens, un deuxième événement calqué sur le premier, comme si la chute de Jérusalem n’en était que le signe annonciateur : non plus la fin du culte juif, mais la fin du monde et la venue du Fils de l’homme. C’est le passage que nous lisons aujourd’hui. Ce jour qui approche est pour le croyant, à la différence de l’impie, celui de la délivrance ultime, il n’est donc pas redoutable : « redressez-vous et relevez la tête, parce que votre rédemption approche » (v 28).

Il est difficile, dans la deuxième partie de ce discours, comme dans les autres versions de Marc et Matthieu, de démêler ce qui relève de l’annonce « temporelle » du Jour de Dieu, et ce qui concerne l’avènement du Royaume dans nos propres vies. Il faut précisément y voir le signe que l’avènement du Royaume est d’abord une réalité intérieure qui se réalise dès aujourd’hui si nous y consentons, quelle que soit la date de son accomplissement parfait dans le temps. Le Royaume est là où le cœur s’ouvre à Dieu.

Le cardinal Ratzinger, écrivant sur l’eschatologie, estimait que Luc distingue bien ces deux événements, à la différence de Marc et Matthieu qui les lient ; mais il affirmait qu’il n’était pas pertinent de voir dans ces trois récits un enchaînement chronologique : ils sont plutôt l’exposition d’événements apocalyptiques c’est-à-dire ayant trait à la révélation de Dieu [2] . La chute de Jérusalem signifie que le temps de l’attente du Sauveur est accompli ; les persécutions, que Dieu s’est fait connaître et commence à étendre son règne ; la fin de ce monde, l’établissement complet et définitif de ce règne. Cela est également vrai pour nos propres vies, où Dieu intervient par étapes, et à la fin desquelles il se révèle pleinement. Le Catéchisme nous rappelle quel sera le terme de ce processus :

« À la fin des temps, le Royaume de Dieu arrivera à sa plénitude. Alors les justes régneront avec le Christ pour toujours, glorifiés en corps et en âme, et l’univers matériel lui-même sera transformé. Dieu sera alors "tout en tous" (1 Co 15, 28), dans la vie éternelle. » [3]

Trois aspects saillants ressortent du récit apocalyptique de ce dimanche (vv. 25-36) : des bouleversements cosmiques qui préparent le retour du Fils de l’homme, la peur qui s’empare de l’humanité et la venue dans la gloire du Christ. Ce retour glorieux marquera la fin du monde que nous connaissons , tel qu’il est ordonné depuis la création. Un passage douloureux comme un accouchement, vers une « nouvelle création » (cf. Ap 21), qui sera inaugurée par le « Fils de l’homme », mais qui a déjà commencé : « nous le savons en effet, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8, 22). A la fin des temps, Jésus établira définitivement son Règne – celui de Dieu – sur le monde ; c’est pourquoi Il reprend dans ce passage les termes de la vision mystérieuse de Daniel :

« À ce Fils d’homme fut conféré empire, honneur et royaume, et tous peuples, nations et langues le servirent. Son empire est un empire éternel qui ne passera point, et son royaume ne sera point détruit » (Dn 7,14).

Cependant, les hommes ne se préparent pas à ce retour : ils n’y croient pas, ou bien ils ont tendance à l’oublier et à vivre comme s’il ne devait pas avoir lieu. Il en va de même pour notre propre mort : nous savons tous qu’elle viendra, mais nous nous comportons comme si de rien n’était… Il est pourtant terrible de mourir et de comparaître devant le Juge ! C’est pourquoi Jésus emploie un langage très ferme et nous invite à la vigilance : « Restez éveillés et priez en tout temps » (v.36)

La deuxième lecture : se préparer à la venue du Seigneur (1Th 3)

Saint Paul reprend cette invitation dans sa Première Lettre aux Thessaloniciens. Ce texte est l’écrit le plus ancien de tout le Nouveau Testament. Il nous montre combien les premiers chrétiens vivaient dans l’attente du retour imminent du Seigneur. Ils s’y préparaient en vivant le commandement de Jésus, celui de la charité . Paul le sait, mais les invite à acquérir une charité vraiment parfaite : « que le Seigneur vous donne un amour de plus en plus intense et débordant » (v 12) ; il voudrait que leurs cœurs soient rendus « irréprochables en sainteté » (v 13).

L’Apôtre parle avec tendresse à cette communauté, qu’il a fondée : « vous vous êtes mis à nous imiter, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole, parmi bien des tribulations, avec la joie de l'Esprit Saint » (1Th 1,6). Il les exhorte comme un père ses enfants, car il les veut parfaits pour le jour du Jugement, lorsque le Seigneur reviendra. Il souhaite qu’ils puissent alors « se tenir sans reproche devant Dieu notre Père », comme un homme innocent se tient debout, confiant, face à ses juges. Jésus emploie la même image dans l’évangile du jour : « vous tenir debout devant le Fils de l’homme » (Lc 21,36). Edith Stein nous en offre une application spirituelle qui inspirera de nombreux religieux :

« Lorsque nous recevons le saint habit du Carmel, nous nous engageons non seulement envers notre Époux divin mais aussi envers sa Mère à servir le mieux possible. Le vêtement du salut est aussi appelé vêtement de la justice. Il nous est remis avec l’invitation à nous dépouiller du vieil homme et à revêtir l’homme nouveau, créé à l’image de Dieu dans la sainteté et la justice Par ‘justice’, l’ É criture sainte entend la perfection, l’état de l’homme justifié, qui a été rendu juste, comme il l’était avant la chute. Quand nous recevons le manteau de la justice, nous nous engageons donc à tendre de toutes nos forces vers la perfection et à garder ce saint vêtement intact. Nous ne pouvons mieux servir la Reine du Carmel ni lui montrer davantage notre reconnaissance qu’en la prenant pour modèle et en la suivant sur le chemin de la perfection. » [4]

Mais qui enseignera à l’homme comment être juste, si ce n’est Dieu lui-même ? C’est l’objet du Psaume 25 (24) qui constitue une très belle prière de supplication . Dieu est présenté comme un Maître qui enseigne au fidèle le chemin à parcourir : le vocabulaire de la route revient continuellement ( tes voies, ta route, dirige-moi, etc.), une image classique de la  Sagesse. Dans les ténèbres de cette vie, nous pouvons faire toute confiance à Dieu qui nous prend par la main ( Il montre aux pécheurs le chemin), si nous avouons notre faiblesse (Il enseigne aux humbles son chemin). L’Israélite trouvait dans la Loi ce chemin concret (son alliance et ses lois), le chrétien le reçoit en Jésus-Christ qui est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14,6).

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[1] Dom Guéranger, L’année liturgique, Chapitre II : Mystique de l’Avent, numérisation par l’Abbaye Saint Benoît de Port-Valais, disponible ici.

[2] Cf. Joseph Ratzinger, La mort et l’au-delà, Fayard 1979 , p 50-51.

[3] Catéchisme, nº1060.

[4] Edith Stein, Source cachée (œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p. 252.

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