Lectio Divina

À l'écoute de la Parole

Comme chaque année, la figure de Jean-Baptiste domine ce deuxième dimanche de l’Avent. Son appel à la conversion est clair : « Le Seigneur vient, préparez-vous ! » La semaine prochaine, nous l’écouterons détailler ce programme de conversion et se démarquer humblement du Messie (Lc 3,10-18). Pour l’instant, Luc nous le présente dans un double contexte : celui de l’histoire universelle, avec la mention de Tibère César et d’autres autorités, et celui du prophétisme biblique, avec une longue citation d’Isaïe 40, reprise en partie par Baruc 5 (première lecture).

L’évangile : Surgissement du Précurseur (Lc 3)

La page de saint Luc que nous proclamons ce dimanche s’inscrit à l’intersection de deux univers inégaux : celui de l’histoire temporelle, avec ses chefs, ses rois et ses provinces administrées par Rome, grande puissance de l’époque ; celui de l’histoire sainte, plus modeste en apparence, avec un petit peuple, un prophète inconnu et le désert. L’évangéliste veut donc situer clairement le personnage de Jean-Baptiste dans le contexte de l’histoire universelle, surtout dans son aspect politique, avant de nous raconter les « événements du Salut ».

À l’intersection de ces deux mondes se produit un événement décisif : « la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert » (Lc 3,2). Cette expression est très courante dans les livres prophétiques : c’est ainsi que s’ouvre le livre de Jérémie. Jean vit donc ce que les Prophètes avant lui ont vécu, une vocation sainte, bien circonscrite dans le temps et l’espace, au service de la Parole divine, et qui tire sa force et son sens de l’Écriture. L’histoire humaine suit son cours avec ses autorités, le Dieu d’Israël y intervient comme autrefois, car il est le Maître de l’histoire.

Luc nous avait déjà présenté le personnage de Jean : il est vraiment le Précurseur, celui qui « court devant » Jésus . L’annonce par Gabriel de sa naissance à Zacharie, puis sa venue au monde, ont préparé l’Annonciation et la naissance de Jésus ; Jean-Baptiste est le signe donné par l’Ange à Marie comme preuve de la toute-puissance de Dieu ; il est aussi celui qui révèle au monde la présence du Messie encore caché dans le sein de sa Mère, lors de la Visitation. Puis il rentre provisoirement dans l’ombre avec cette courte mention : « Il demeurait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël » (Lc 1,80).

Alors que Jésus s’apprête à sortir de l’anonymat et à commencer son ministère public (Lc 3-4), Dieu suscite le Précurseur pour qu’il prépare de nouveau le chemin, cette fois-ci par la prédication. Il accomplit ce que l’ange avait dit de lui à son père : «Il marchera devant le Seigneur avec l’esprit et la puissance d’ É lie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé » (Lc 1, 17).

Que proclame Jean ? « un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (v.3). La prédication de Jean comporte deux temps : tout d’abord, l’appel à la conversion, dans la plus grande tradition prophétique. Tous ses auditeurs devaient se rappeler des cris passionnés des Prophètes, comme par exemple Isaïe : « Lavez-vous, purifiez-vous ! Ôtez de ma vue vos actions perverses ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ! Recherchez le droit, redressez le violent ! Faites droit à l'orphelin, plaidez pour la veuve ! » (Is 1,16-17). Puis l’annonce de la présence du Messie, objet de tant d’oracles messianiques santérieurs. Ce dimanche, nous sommes dans le premier temps : la venue du Seigneur dans nos cœurs et dans nos vies nécessite une préparation. Nous ne sommes pas suffisamment disposés à le recevoir ; Il ne peut pas venir sans notre contribution préalable. Nous y reviendrons dans la méditation.

La première lecture : « Debout, Jérusalem ! » (Bar 5)

Face à la figure de Jean-Baptiste, plusieurs textes de l’Ancien Testament acquièrent un sens profond. Isaïe, dans son chapitre 40, nous faisait écouter une voix qui invitait à préparer le chemin du Seigneur, dans le désert, et Jean se trouve dans ce désert de Juda aux vallées escarpées et passages tortueux… Luc le cite donc en insistant sur le fait que « toute chair verra le salut de Dieu » (v.6). Il s’agit d’un thème important pour lui : Syméon, par exemple, peut mourir car « ses yeux ont vu le Salut » (Lc 2,30) ; à la fin de son œuvre, saint Luc montre Paul annonçant aux Juifs de Rome : « sachez-le donc, c’est aux païens qu’a été envoyé ce salut de Dieu. Eux du moins, ils écouteront » (Ac 28,28).

La liturgie ayant déjà retenu le texte d’Isaïe 40 l’année dernière, nous écoutons en première lecture un oracle similaire à celui du Deutéro-Isaïe. Le livre de Baruc tire son nom du secrétaire de Jérémie (6e siècle avant J.C.), auquel il est attribué. Notre passage se présente comme un message envoyé par les déportés juifs de Babylone à l’adresse des Juifs restés à Jérusalem après la destruction du Temple pour les inciter à rester dans la confiance et l’espérance . Il s’agit toutefois probablement d’un procédé d’écriture, le livre ayant plutôt été composé vers la fin du 2e siècle avant notre ère, après la révolte des Maccabées. On se souvient que la persécution d’Antiochus Épiphane avait créé une situation de désarroi religieux comparable à celle de l’exil. D’où l’adaptation du message de Jérémie aux nouvelles circonstances. Le texte de Baruch annonce la consolation et reprend le thème du retour de la captivité à Babylone. Il décrit ce retour comme une grande liesse.

Une image concrète relie ces deux textes d’Isaïe et de Baruch, reprise dans l’évangile : « les montagnes abaissées et les vallées comblées ». En effet, le chemin de retour depuis la Mésopotamie passait par les montagnes du nord (entre la Syrie et le Liban), parmi lesquelles l’Hermon enneigé – d’où probablement l’expression de « collines éternelles ». Il y avait aussi la vallée profonde du Jourdain, à l’est de Jérusalem, entre la Ville sainte et la terre de captivité, qui oblige les marcheurs à une longue montée. Lorsque Baruc décrit le futur retour des exilés, il invite donc à se « tenir sur la hauteur et regarder vers l’orient » : Dieu aime tellement son peuple que « la terre sera aplanie, afin qu’Israël chemine en sécurité dans la gloire de Dieu » (Bar 5,8).

On peut aussi imaginer les grandes processions religieuses que les Israélites ont vues à Babylone, où les statues des dieux parcouraient la cité au milieu des acclamations, et où le chemin – très long – avait été somptueusement préparé. Jérusalem, beaucoup plus modeste et située sur une colline, entourée de vallées, ne permettait pas de telles processions ; c’est donc le Peuple, à son retour de captivité, qui prend la place des idoles païennes : « Dieu te les ramène, portés en triomphe, comme sur un trône royal ».

Le texte déborde toutefois le strict cadre des différentes persécutions / restaurations de l’Israël historique, par la dimension d’absolu qu’il comporte. Il ne s’agit pas de simples hyperboles : « Dieu va déployer sa splendeur partout sous le ciel, car Dieu pour toujours te donnera ces noms… » (Bar 5,2). L’ère qui s’annonce est donc universelle et éternelle. Elle évoque, de plus, une union intime du peuple à la gloire de Dieu : «revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujoursmets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Eternel » (v.1). On trouve là un écho d’un autre texte d’Isaïe : « il m’a revêtu des vêtements du salut, il m’a drapé dans le manteau de la justice » (Is 61,10).

Les évangélistes, puis les Pères de l’Église, n’hésiteront pas à appliquer ces textes aux mystères chrétiens : la liturgie de ce dimanche elle aussi. En évoquant la « splendeur » de Jérusalem, Baruc nous invite à célébrer la beauté, qui se reflète dans nos liturgies, et dont le Catéchisme souligne l’importance :

« L’art sacré est vrai et beau, quand il correspond par sa forme à sa vocation propre : évoquer et glorifier, dans la Foi et l’adoration, le Mystère transcendant de Dieu, Beauté Suréminente Invisible de Vérité et d’Amour, apparue dans le Christ, "Resplendissement de Sa gloire, Effigie de Sa Substance" (He 1, 3), en Qui "habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité" (Col 2, 9), beauté spirituelle réfractée dans la très Sainte Vierge Mère de Dieu, les Anges et les Saints. L’art sacré véritable porte l’homme à l’adoration, à la prière et à l’amour de Dieu Créateur et Sauveur, Saint et Sanctificateur. » [1]

Le psaume : retour d’exil dans la jubilation (Ps 126)

Le Psaume 126 (125) serait un bon exemple de cet art sacré. Il chante le retour à Jérusalem, avec des accents de chant de triomphe : « nous poussions des cris de joie » (v.2). L’événement force l’admiration des païens : « Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! » ; il provoque la foi du Peuple.

Ce psaume, par la suite, devait être prié spécialement dans les moments difficiles, sous la menace des ennemis : il aidait Israël à mettre sa confiance dans le Seigneur. S’i l a accompli de telles merveilles dans le passé, comment nous abandonnerait- i l aujourd’hui ?

D’où la supplication : « Ramène, Seigneur, nos captifs, comme les torrents au désert » (v.4). L’Exil symbolise toutes les situations d’oppression dont le Seigneur va délivrer son peuple. La souffrance d’aujourd’hui est un gage de bonheur pour l’avenir. Le « dicton pastoral » l’exprime à merveille : « Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie » (v.5).

Toute cette richesse d’expériences religieuses est reprise et transformée par l’Évangile : il s’agit à présent de revenir de la captivité du péché, comme l’exprimera Jean-Baptiste avec force la semaine prochaine ; les hautes montagnes et profondes vallées deviennent l’orgueil et la misère de l’homme, qu’il faut supprimer pour pouvoir recevoir Jésus. Et la ville de Jérusalem, apostrophée par Baruch, devient l’ É glise qui « voit ses enfants rassemblés du levant au couchant par la parole du Dieu Saint » : la proclamation de l’Évangile convertit les nations, par une fécondité spirituelle aux dimensions de l’univers…

La deuxième lecture : « Celui qui a commencé en vous… » (Ph 1)

Saint Paul a fait l’expérience des vérités de ce psaume dans sa prédication itinérante, et il le rappelle aux Philippiens. Lui aussi a semé dans les larmes, mais il a eu la consolation d’en voir les fruits : c’est pourquoi il se réjouit en s’adressant à cette communauté.

Il la confie au Seigneur comme le semeur confie à Dieu son labeur : « Celui qui a commencé en vous un si beau travail, le continuera jusqu’à son achèvement » (v.6). Son rôle est comparable à celui de Jean-Baptiste, parce que les chrétiens ont toujours besoin de se préparer à la venue du Seigneur. Ils doivent « discerner ce qui est le plus important » (v.9), en ayant les yeux fixés sur ce Jour qu’il mentionne deux fois : lorsque « viendra le Christ Jésus ».

Sa lettre nous est donc adressée ; elle nous invite à vivre cet Avent comme une marche (sans trébucher) vers Noël ; le Seigneur lui aussi est en chemin, et nous nous préparons à sa venue en « aplanissant sa route » par une vie remplie d’amour… La liturgie nous offre cette prière dans la même perspective que Paul :

« Seigneur tout-puissant et miséricordieux, ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver notre marche à la rencontre de ton Fils ; mais éveille en nous cette intelligence du cœur qui nous prépare à l’accueillir et nous fait entrer dans sa propre vie. Lui qui règne avec t oi dans l’unité du Saint Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles. » [2]

=> Lire la méditation

[1] Catéchisme, nº2502.

[2] Prière Collecte de la Messe du IIe dimanche d’Avent.

La voix qui crie dans le désert (Rembrandt)