Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Il y a une tension apparente dans les lectures de ce dimanche. Le thème principal est celui de la venue très prochaine du Seigneur . Pour le Précurseur, cette venue est terrible puisqu’elle inaugurera le jugement ; il voit déjà « la paille qui brûlera dans un feu qui ne s’éteint pas » (Lc 3,17). Les oracles de Sophonie et Isaïe semblent se situer à l’opposé de Jean-Baptiste, puisqu’ils annoncent à Jérusalem que le Seigneur a écarté ses accusateurs, et qu’il faut se réjouir de sa venue.

Cette tension n’est qu’apparente et la liturgie nous indique en réalité les deux axes complémentaires de notre préparation d’Avent : nous continuons à disposer nos cœurs avec Jean-Baptiste dans l’évangile de Luc, et nous nous réjouissons déjà de la venue du Seigneur avec les autres lectures.

La première lecture : Le Seigneur est en toi (So 3)

Le prophète Sophonie écrit au VIIème siècle avant Jésus-Christ, sous le règne de Josias, roi de Juda (640-609). A son avènement, Josias avait trouvé une situation très dégradée : les Israélites s’étaient pervertis et les lieux de culte païens s’étaient multipliés dans le pays. Sous son règne, on redécouvrit une version ancienne de la Torah (cf. 2R 22) ; s’appuyant sur elle, Josias fut le grand roi réformateur de l’histoire du peuple élu. Il fit purifier le Temple de ses objets impurs, supprimer tous les autels païens du pays, et interdire les magiciens (cf. 2R 23).

L’essentiel du court livre de Sophonie est consacré à dénoncer les désordres d’Israël, et à annoncer la venue redoutable du « jour de Dieu », sur un ton très similaire à celui de Jean-Baptiste. Le livre commence par l’expression de la colère de Dieu :

« Oui, je vais tout supprimer de la face de la terre, je supprimerai hommes et bêtes, oiseaux du ciel et poissons de la mer, je ferai trébucher les méchants, je retrancherai les hommes de la face de la terre, oracle du Seigneur. » (So 1, 2-3)

Sophonie poursuit son ministère prophétique en dénonçant les comportements des hauts dignitaires – ceux qui remplissent le palais de leur Seigneur de violence et de fraude (1, 9) – des commerçants – les peseurs d’argent seront retranchés (1, 11) – et des incrédules. On retrouvera la dénonciation de ces travers sur les lèvres du Baptiste. Vient ensuite une terrible description du « Jour de Dieu », qui sera repris pour composer le cantique du Dies Irae :

« O clameur amère du jour de Dieu (…) jour de fureur, ce jour-là, jour de détresse et de tribulation, jour de désolation et de dévastation, jour d’obscurité et de sombres nuages, jour de nuées et de ténèbres » (So 1, 14-15).

Par sa structure même, le livre de Sophonie nous indique un chemin : il part du constat de nos péchés, de l’écart entre notre conduite et la loi de Dieu, pour exprimer qu’un conversion profonde est nécessaire pour rencontrer le Seigneur. Nul ne peut tenir face à sa sainteté. Mais c’est lui qui mettra en œuvre notre propre conversion : « Oui, je ferai alors aux peuples des lèvres pures pour qu’ils puissent tous invoquer le nom du Seigneur… Ils ne commettront plus d’iniquité, ils ne diront plus de mensonge » (So 4, 9.13).

C’est seulement dans la dernière section du livre, lorsque les cœurs sont convertis, que le ton change du tout au tout et que le prophète dépeint Jérusalem éclatant de joie face au sauveur présent en elle. Cette dernière expression, que le prophète Sophonie répète deux fois, est assez frappante : littéralement, « le Seigneur est en ton sein » (יהוה בקרבך, Adonaï bequirbek). La parole peut être utilisée pour parler d’une femme enceinte. Le Peuple saint est d’ailleurs décrit au féminin : fille de Sion, fille de Jérusalem. Elle doit se réjouir parce que les ennemis ont été écartés et le jugement suspendu ; le Seigneur est présent, il n’est plus irrité par les péchés mais se réjouit, Il se met à danser et à chanter.

Une image vient spontanément à l’esprit du peuple chrétien : la Vierge Marie, enceinte de Jésus, qui exulte en son Seigneur… De fait ce passage est lu lors de la fête de la Visitation, le 31 mai. Le verset 17 ( Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui le héros qui apporte le salut ! ) mentionne même la racine du nom de Jésus : « גיבור יושיע, gibôr yôshîa », qui est dans le sein de la Fille de Sion. Quelle belle prophétie pour ce temps de l’Avent : Jésus, depuis les entrailles de Marie, irradie sa joie de venir parmi nous , et nous le verrons bientôt tressaillir dans la rencontre avec Élisabeth (semaine prochaine).

Cantique d’Isaïe (Is 12)

Le Cantique de Isaïe 12, que nous proclamons comme Psaume, est très proche de Sophonie : il succède à l’annonce du Messie, descendant de David, au chapitre 11. Lui aussi répète le terme de Salut (ישוע, yeshua), qui est le nom même de Jésus : « le Dieu qui me sauve » ; « il est pour moi le salut » ; « les sources du salut »… Cette dernière expression a reçu une postérité très grande dans la dévotion chrétienne, qui l’a appliquée au Cœur sacré de Jésus, source inépuisable de vie divine. Par exemple l’encyclique de Pie XII sur le Sacré Cœur s’ouvre par cette expression qui lui donne son nom :

« ‘Vous puiserez des eaux avec joie aux sources du Sauveur.’ (Is 12,3) Par ces mots, le prophète Isaïe, en se servant d'images expressives, prédisait ces dons de Dieu multiples et surabondants que l'ère chrétienne allait apporter. » [1]

Isaïe nous invite à répéter et à chanter dans nos assemblées croyantes : « Sublime est le nom du Seigneur » ; action de grâce, jubilation et chants de joie s’entremêlent dans ce cantique sacré. On y retrouve la même expression qu’en Sophonie : « il est grand en ton sein… » (v.6), avec ce qualificatif de « Saint d’Israël » (קדושׁ ישׂראל, qedosh Israel), qui est propre à Isaïe parmi les prophètes. Le fils d’Amoz y exprime son expérience fondatrice de la théophanie dans le Temple où les Séraphins chantaient : « Saint, saint, saint… » (Is 6), une expression que nous avons recueillie dans notre liturgie depuis les origines.

La deuxième lecture : Soyez dans la joie (Ph 4)

Saint Paul semble avoir suivi ces invitations des Prophètes, et s’être vraiment laissé prendre par la joie profonde de la présence du Seigneur. Il veut transmettre cette expérience aux Philippiens, lorsqu’il arrive à la fin de sa lettre, en répétant et insistant : « soyez dans la joie du Seigneur » (Ph 4,4). C’est cette expression, en latin, qui donne le nom à la messe de ce dimanche : « Gaudete in Domino ». L’apôtre nous invite à « prier et supplier » le Seigneur, en toute confiance , et « en toute circonstance ». Le Catéchisme nous explique le lien entre notre prière et la Trinité :

« Quand on participe ainsi à l’amour sauveur de Dieu, on comprend que tout besoin puisse devenir objet de demande. Le Christ qui a tout assumé afin de tout racheter est glorifié par les demandes que nous offrons au Père en son Nom. C’est dans cette assurance que Jacques et Paul nous exhortent à prier en toute occasion. » [2]

Nous pouvons imaginer saint Paul prenant place à nos côtés en cet Avent, alors que « le Seigneur est proche » (v.5) ; il nous écoute et nous rassure comme un confident. Au-delà de nos soucis et préoccupations, c’est la paix qui doit habiter nos cœurs, parce que cette paix possède un visage que nous allons bientôt contempler dans la crèche, celui de Jésus. Le pape François nous invitait à la même attitude :

« Le regard tourné vers Noël, désormais proche, l’Église nous invite à témoigner que Jésus n’est pas un personnage du passé. Il est la Parole de Dieu qui aujourd’hui continue à éclairer le chemin de l’homme; ses gestes — les Sacrements — sont la manifestation de la tendresse, de la consolation et de l’amour du Père envers chaque être humain. Que la Vierge Marie, ‘Cause de notre joie’, nous rende toujours joyeux dans le Seigneur qui vient nous libérer de tant d’esclavages intérieurs et extérieurs. [3]

L’évangile : prédication de Jean-Baptiste (Lc 3)

Reconnaissons-le : la figure de Jean-Baptiste est plus rude. Sa voix qui appelle à la conversion vient nous bousculer ; entre l’évangile de la semaine dernière et celui de ce dimanche, il vient nous traiter d’ engeance de vipères (Lc 3,7), et nous avertir que « tout arbre qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu » (v.9). Les expressions « pelle à vanner » et « aire à battre le blé », très communes pour toutes les cultures agricoles, désignent le travail de purification des céréales après les récoltes : séparation entre le grain et la paille, entre ce qui a de la valeur et ce qui est méprisable. Jean-Baptiste dépeint ainsi le Jugement qui s’approche, et Jésus reprendra cette image dans plusieurs paraboles, comme celle du « bon grain et de l’ivraie » (Mt 13). Saint Augustin l’inclut habilement dans un sermon :

« Regardez ce que je vous dis : soyez le grain. La paille abonde sur l'aire, la saison du battage est proche, on mettra la paille à part ; pas un brin de paille n'entrera avec toi dans le grenier, et pas un grain n'ira au feu. Il a su faire le tri, lui qui a pu mettre en tas. Tu te trompes, si tu crois le Seigneur capable de se tromper. Il vous connaît, lui qui vous a créés et recréés ; car s'il avait créé tant d'hommes sans pouvoir les recréer, vous entreriez dans la masse de perdition. » [4]

En cela, Jean reprend la thématique et le langage de nombreux prophètes, notamment Sophonie, mais il fait également penser à Élie : c’est au bord du Jourdain que ce prophète était monté au Ciel dans le char de feu ; Élisée y avait reçu en héritage son esprit prophétique, comme il l’avait sollicité (2 R 2, 9), et l’avait manifesté « en frappant les eaux » (v.14). Esprit et feu : Jean-Baptiste reprend ces deux éléments pour annoncer le nouveau baptême de Jésus. Le sien n’est qu’une cérémonie de pénitence : Il annonce à mots couverts un nouveau rite donnant vraiment la vie (Esprit) et exerçant le jugement (feu). Il reviendra à Jésus, puis à l’Église naissante, d’en préciser les contours.

De fait, dans les toute dernières lignes de l’Ancien Testament, le prophète Malachie avait annoncé le retour d’Élie pour appeler à la conversion avant le jour de Dieu : « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de Dieu, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème » (Mal 3,23-24).

Ce retour, au temps de Jésus, était très attendu par le Peuple, comme le montre, par exemple, les mentions d’Elie au chapitre 9 de Luc. Jésus lui-même affirmera que Jean-Baptiste a accompli cette prophétie (Lc 7,27), déjà mentionnée par Zacharie, père de Jean-Baptiste, lors de sa naissance : « Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé » (Lc 1,17).

Enfin, c’est la grande tradition prophétique qui explique les exhortations de Jean Baptiste : il prêche inlassablement la justice, devant les trois catégories de personnes qui viennent à lui (foules, publicains, soldats). Un appel à la rectitude morale que les Prophètes d’Israël avaient tant répété, par exemple Ézéchiel dans sa dénonciation des mauvais pasteurs (chap. 34). L’exploitation des pauvres par les riches a toujours révolté les grandes consciences religieuses.

En Jean-Baptiste, cette prédication trouve son aboutissement : il s’agit de préparer la société et le cœur de l’homme pour la venue du Messie. C’est pourquoi Jésus l’appellera « prophète, et plus qu’un prophète » (Lc 7,26).

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[1] Pie XII, encyclique Haurietis Aquas (1956), nº1.

[2] Catéchisme, nº 2633.

[3] Pape François, Angélus du 14 décembre 2014, disponible ici .

[4] Saint Augustin, cité par L’année liturgique, Les Pères dans la foi, DDB N°17, p.97.


Vannage de céréales