Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

La liturgie nous propose des textes qui éclairent la naissance de Jésus, désormais imminente : la prophétie du lieu de sa venue en Michée (Mi 5) ; ce que le Christ a ressenti « de l’intérieur », dévoilé par la lettre aux Hébreux (Heb 10) ; l’émouvante rencontre entre Élisabeth et Marie, toutes deux enceintes, à Ain Karem (Lc 1).

La première lecture : Bethléem Éphrata (Mi 5)

La prophétie de Michée (Mi 5), proposée en première lecture est bien plus qu’une simple « prédiction de l’avenir ». Ce prophète est un contemporain d’Isaïe (VIIIe siècle). Il est originaire de Juda, au sud-ouest de Jérusalem. Assistant aux ravages de l’armée assyrienne, il prophétise la chute de Samarie, puis se réfugie à Jérusalem où il constate la ruine morale et spirituelle de la Ville Sainte. À cause de l’inconduite des riches, des puissants et des prêtres, annonce-t-il, Jérusalem sera conquise par Babylone. Mais le Seigneur n’abandonnera pas son peuple à son triste sort : Il enverra le Messie, descendant de David.

L’oracle lu ce jour (chap. 5) est précédé, au chapitre 4, d’une vision de l’exaltation de Jérusalem vers laquelle convergeront toutes les nations pour une ère de paix : « il adviendra dans la suite des temps que la montagne du Temple du Seigneur sera établie en tête des montagnes et s'élèvera au-dessus des collines … » (Mi 4,1). C’est dans ce contexte que Michée annonce l’avènement d’un Sauveur pour Israël.

Si le nom d’Éphrata reste mystérieux – on sait seulement que les habitants de la région de Bethléem étaient appelés Éphratéens, du nom de l’ancêtre d’un clan insignifiant de Juda (cf. Rt 1,2) –, celui de Bethléem présente un tout autre relief : David était originaire de Bethléem où Samuel était venu l’oindre (1 Sam 16). Aussi l’oracle de Michée en rappelle-t-il un autre, celui qui annonce la naissance du Messie parmi les descendants de David :

« Quand tes jours seront accomplis et que tu reposeras auprès de tes pères, je te susciterai dans ta descendance un successeur, qui naîtra de toi, et je rendrai stable sa royauté. C’est lui qui bâtira une maison pour mon nom, et je rendrai stable pour toujours son trône royal. Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils. » (2 Sam 7, 12-19)

En désignant le village de Bethléem comme le lieu où le Sauveur doit naître, Michée présente le Sauveur à venir comme un nouveau David : « il sera leur berger » (v.3) ; autour de lui se rassembleront tous les enfants d’Israël (v.2), dispersés par les ennemis. Quatre éléments du texte font toutefois de ce nouveau chef plus qu’un simple rejeton royal :

  • « Ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois » (v. 1) ; la provenance réelle du Messie se perd dans la nuit des temps, et dépasse l’histoire humaine.
  • « Dieu livrera son peuple jusqu’au jour où enfantera celle qui doit enfanter » (v. 2) ; cette mention de la mère du sauveur est insolite et lie le salut à une femme. Elle fait bien sûr écho à la prophétie de l’Emmanuel en Isaïe 7 qui confirme cette origine particulière : « C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » (Is 7, 14). Le chrétien y reconnaît la figure de Marie, aurore du salut.
  • « Il tiendra sa puissance du Seigneur et sa majesté du nom de Dieu » (v.3) : le nouveau roi entretiendra avec Dieu une intimité d’un genre unique, et ne se réfèrera qu’à lui.
  • « Il sera grand jusqu’aux extrémités de la terre et lui-même il sera la paix » (v.3) : Le règne du Messie s’étendra à toute la terre et inaugurera un règne universel de paix. Le roi ne se contentera pas d’apporter la paix : il sera lui-même cette paix.

Le Psaume : le visage du Seigneur (Ps 80)

Le même rêve de restauration anime le Psaume 80 (79) qui commence ainsi : « Berger d’Israël, écoute… ». La liturgie ne retient aujourd’hui que trois paragraphes de cette supplication émouvante, qui pleure sur la destruction de la vigne du Seigneur. Le psalmiste s’étonne : après avoir arraché Israël à l’Égypte et l’avoir planté en terre de Canaan ( visite cette vigne, celle qu’a plantée ta main puissante), Dieu l’abandonne maintenant au pouvoir de ses ennemis, le laissant dévasté : « ils l’ont brûlée par le feu comme une ordure » (v. 17). Il appelle Dieu à intervenir à nouveau.

Un verset revient à trois reprises ; la liturgie nous le propose comme répons : « Dieu fais nous revenir, que ton visage s’éclaire et nous serons sauvés » (v.4). Cette expression traduit le désir de conversion : si Dieu révèle son visage, se fait connaître, l’homme sera sauvé. C’est bien, selon une lecture chrétienne, ce qui va se produire avec l’avènement du Messie, le Fils unique, qui vient révéler aux hommes le visage de Dieu.

Le psaume se termine par l’attente du serviteur de Dieu, celui qui se tient à sa droite, un homme providentiel que Dieu va envoyer : « le fils de l’homme qui te doit sa force » (v. 18). Le psalmiste exprime enfin le désir du croyant de changer de vie ( jamais plus nous n’irons loin de toi) et de se consacrer désormais au service de Dieu (fais nous vivre et invoquer ton nom, v. 19).

L’évangile : la Visitation (Lc 1)

Jésus, Prince de la Paix, sera ce fils d’homme qui vient sauver le Peuple saint ; Il réalise de façon surprenante l’oracle de Michée, scellé jusqu’à cet instant dans les écrits d’Israël: «ses origines remontent aux temps anciens » ; « jusqu’au jour où enfantera celle qui doit enfanter »…

Nous retrouvons précisément Marie dans le texte de la Visitation alors qu’elle vient de concevoir le Messie. Elle est vraiment l’aurore du Salut. Nous la voyons se rendre en hâte chez Élisabeth, juste après l’Annonciation. Le contexte est donc celui du mystère de la conception de Jésus , que l’ange Gabriel vient d’annoncer à Marie, et qu’Élisabeth découvre sans que Marie lui en fasse part explicitement. C’est en effet la salutation de Marie qui a suscité chez Jean un mouvement d’allégresse spirituelle. Il revient à Élisabeth d’en témoigner et de l’expliquer : l’enfant a tressailli car il a reconnu, en Marie, la mère du Sauveur attendu : « d’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (v.43). Marie a certainement tressailli elle aussi à cette réponse : son Magnificat en témoigne.

Une expression revient plusieurs fois pour souligner cette réalité cachée : « dans le ventre », que la nouvelle traduction liturgique a curieusement laissée de côté, en écrivant platement « l’enfant tressaillit en elle (v.41) – en moi (v.44) ». Et pourtant l’expression renvoie à deux textes : l’Annonciation (voici que tu vas concevoir dans ton sein, repris au v.42 : béni le fruit de ton sein !) et la prophétie de Sophonie que nous avons lue la semaine dernière ( le roi d’Israël est au-dedans de toi, So 3,15).

Étonnant récit d’une rencontre entre deux femmes qui est aussi, par leur intermédiaire, celle de deux hommes encore à naître, le Sauveur Fils de Dieu et Jean-Baptiste , dans une communion précoce mais si forte qu’elle rejaillit sur les deux femmes ; surgit entre elles une communion d’allégresse aux allures de Pentecôte avant l’heure. Une très belle scène dominée par la louange : Élisabeth qui loue le Seigneur et bénit Marie, Marie elle-même qui répondra par le chant du Magnificat, emprunté au cantique d’Anne, mère de Samuel (1 Sam 2).

Élisabeth offre à Marie son plus beau titre, la mère de mon Seigneur, et y ajoute une béatitude : « heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (v.45). Elle admire en Marie la disponibilité totale et la foi sans défaut, manifestées par sa réponse à l’ange, quelques versets plus haut : « voici la servante du Seigneur, que tout m’advienne selon ta parole » (v.38).

Une attitude qui contraste avec celle de de Zacharie, mari d’Élisabeth : « parce que tu n’as pas cru à mes paroles ; celles-ci s’accompliront en leur temps » (v.20). La Parole du Seigneur s’accomplit : non seulement les prophéties se réalisent, mais elle s’est fait chair dans le sein de Marie, qui l’a accueillie avec une foi parfaite .

La deuxième lecture : l’offrande du Messie (Heb 10)

Le passage de la Lettre aux Hébreux (Heb 10) que nous lisons aujourd’hui emprunte aux Écritures d’Israël quelques versets-clés d’un Psaume pour les applique à Jésus et expliquer le double mystère de sa personne et de sa mission.

Le psaume 40 (39) est un appel au secours du juste persécuté qui n’a pas dévié de sa route . C’est par excellence un psaume christique qui évoque clairement la Croix et l’action finale de Dieu pour relever son serviteur : « il me tira du gouffre tumultueux, de la vase du bourbier » (v.3). Une analepse revient sur la mission du Messie : « tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit ‘voici je viens’ » (v.7-8).Sa parfaite obéissance est soulignée : « au rouleau du livre, il m’est prescrit de faire tes volontés » (v.8), et son courage mis en valeur : « je n’ai pas caché ton amour et ta vérité à la grande assemblée » (v.11).

La Lettre aux Hébreux utilise ce Psaume 40 pour explorer les sentiments du Fils de Dieu entrant dans le monde. Alors que l’évangile nous le montre encore dans le ventre de Marie, l’expression « tu m’as formé un corps » (v.7) s’applique bien au mystère de l’Incarnation, œuvre unique et indépassable du Dieu trois fois Saint.

L’auteur est comme penché sur l’enfant à naître et décrit le sens de sa mission : Jésus va inaugurer une nouvelle page de l’histoire du Salut et une Nouvelle Alliance, conformément à l’oracle de Jérémie que la lettre mentionne un peu après notre passage : « telle est l’alliance que je contracterai avec eux après ces jours-là, le Seigneur dit : je mettrai mes lois dans leur cœur et je les graverai dans leur pensée » (v.14).

Cette nouvelle Alliance c’est par le don de son corps, c’est-à-dire en allant jusqu’au bout de l’offrande humaine, que le Christ la scellera. Les sacrifices anciens, offerts selon la Loi, étaient incapables d’obtenir le pardon des péchés ; ils les recouvraient temporairement. Aussi l’Écriture insistait-elle sur la nécessité de l’obéissance intérieure sans vraiment résoudre le problème. Le roi Saul en avait fait l’amère expérience, châtié pour sa désobéissance : « le Seigneur se plaît-il aux holocaustes et aux sacrifices comme dans l’obéissance à la parole du Seigneur ? Oui, l’obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité, plus que la graisse des béliers… » (1Sam 15,22).

Seul le sacrifice définitif, celui du Christ sur la Croix, nous obtient le salut. Jésus est donc décrit comme un nouveau prêtre, qui offre son propre corps – sa vie entière – comme nouvelle offrande : c’est cette obéissance à la volonté du Père, pleinement acceptée à Gethsémani, que l’auteur admire et dont il montre les fruits. L’encyclique Haurietis Aquas sur le culte au Sacré Cœur saisit tout le sens de ce passage :

« C'est un amour à la fois humain et divin qui habite le Cœur de Jésus-Christ, après que la Vierge Marie eut prononcé son ‘Fiat’ magnanime et que le Verbe de Dieu, selon les paroles de l'apôtre, ‘dit en entrant dans le monde : Vous n'avez voulu ni sacrifice ni oblation, mais vous m'avez formé un corps ; vous n'avez agréé ni holocauste ni sacrifices pour le péché. Alors j'ai dit : Me voici (car il est question de moi dans le rouleau du livre), je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté...’ C'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l'oblation que Jésus-Christ a faite, une fois pour toutes, de son propre corps. » [1]

Au moment où Jésus va naître, nous voyons ainsi se déployer le sens de toute sa vie, qui est obéissance au Père pour le Salut des hommes. Le corps de l’enfant à naître est destiné à la Croix

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[1] Pie XII, encyclique HaurietisAquas (1956), nº30.

La visitation