Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Nous voici après la fête de Noël, et nous vénérons la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. La liturgie alterne, d’année en année, les épisodes : la fuite en Égypte (Mt 2, année A), la présentation au Temple (Lc 2, année B), et finalement le recouvrement de Jésus au Temple (Lc 2, année C). À chaque fois, le récit se termine à Nazareth, où habite la sainte Famille et où Jésus grandit. La première lecture (1Sam 1) nous présente une autre famille qui accomplit elle aussi son pèlerinage annuel : celle d’Anne et Elcana, parents du prophète Samuel. Avec ces familles en route vers le sanctuaire de Jérusalem, nous sommes dans une ambiance de piété familiale, décrite ainsi par le pape Benoît XVI :

« Le pèlerinage est une expression religieuse qui se nourrit de prière et, dans le même temps, la nourrit. Il s’agit ici [Lc 2] du pèlerinage pascal, et l’évangéliste nous fait observer que la famille de Jésus l’accomplit chaque année, pour participer aux rites dans la ville sainte. La famille juive, comme la famille chrétienne, prie dans l’intimité domestique, mais elle prie également avec la communauté, se reconnaissant une partie du Peuple de Dieu en marche, et le pèlerinage exprime précisément cette condition de marche du Peuple de Dieu.» [1]

L’évangile : recouvrement de Jésus au Temple (Lc 2)

Nous sommes à la fin des deux premiers chapitres de Luc. Jésus prend la parole pour la première fois, et c’est pour affirmer souverainement : « C’est chez mon Père que je dois être » (v.49). Il est bien né dans une famille humaine, d’ailleurs Joseph et Marie sont appelés ses parents (γονεῖς, goneis : vv. 27,41, 43), et il « leur est soumis ». Mais il affirme aussi sa filiation divine en reprenant le terme de père (πατήρ, patèr) que Marie vient d’employer en se référant à Joseph. On sent dans sa réponse une forme d’étonnement teinté d’un rappel (ne le saviez-vous pas ?) : Marie et Joseph connaissent évidemment le mystère de sa conception virginale et de sa vocation, mais ils n’en ont pas encore saisi toute la portée…

L’ange Gabriel avait en effet dit à Marie: « l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » (1,35) ; et à Joseph : « l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint » (Mt 1,20). Mais il y a une distance entre « être appelé » Fils de Dieu, être engendré par l’action de l’Esprit-Saint (conception miraculeuse) et « être réellement » le Fils de Dieu, de même nature que le Père. Cela, Marie et Joseph ne pouvaient l’avoir saisi d’emblée, mais leur foi va grandir sous l’action de l’Esprit.

La deuxième lecture : être enfants de Dieu (1Jn 3)

La première Lettre de saint Jean (deuxième lecture) reprend cette distinction : « Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes » (1Jn 3,1). Le disciple bien-aimé souligne ainsi que le monde ne voit que les apparences : il peut bien attribuer aux chrétiens le nom de Jésus, il ne saisit pas leur être profond, parce qu’il ne connaît pas Dieu. Seulement à la fin, lorsque tout sera dévoilé, apparaîtra ce que nous sommes réellement : des enfants de Dieu. Et en voyant le Fils nous serons enfin pleinement conformés à lui : « nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est ».

Jean prend bien soin d’utiliser deux termes différents pour Jésus et pour nous : Jésus est le Fils (ὑιός, uios, v. 23) parce qu’il est éternellement dans le sein du Père, tandis que nous sommes enfants par adoption (τέκνα θεοῦ, tekna theou, v.1), grâce à Jésus et en Jésus, le Fils unique qui s’est fait notre frère. Seul le péché nous éloigne de lui, selon une logique de mort expliquée des versets 3 à 20, que la liturgie du jour omet :

« Quiconque demeure en lui ne pèche pas ; quiconque pèche ne l’a pas vu et ne le connaît pas. Petits enfants, que nul ne vous égare : celui qui pratique la justice est juste comme lui, Jésus, est juste ; celui qui commet le péché est du diable, car, depuis le commencement, le diable est pécheur. C’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu s’est manifesté » (1Jn 3,6-8).

Inversement si nous sommes fidèles à notre baptême, en observant ses commandements (la foi, la charité : v. 23), alors nous sommes introduits dans la Trinité elle-même : «nous serons semblables au Fils de Dieu » (v.2) ; «il demeure en Dieu [le Père], et Dieu en lui ; Il nous a donné son Esprit » (v.24).

Le psaume : bonheur dans le Temple (Ps 84)

Revenons à Jésus adolescent : Le Psaume 84 (83) nous éclaire sur ce qui habite son cœur dans le Temple : le désir de Dieu, la joie de sa présence . Comme l’exprime le psalmiste, Jésus y trouve un havre de paix et il épanche son cœur : « heureux les habitants de ta maison, Seigneur ! » (v.5).

Jésus a douze ans, l’âge de la majorité religieuse en Israël. C’est le moment où le jeune juif s’approprie sa foi par la cérémonie de la « Bar mitzva » : il lit pour la première fois dans la synagogue un passage de la Torah, montrant ainsi qu’il en assume la pratique. Luc ne nous rapporte pas cette observance pour le Christ, alors qu’il soulignait scrupuleusement l’accomplissement de la Loi pendant les épisodes précédents : au lieu de la Loi, intermédiaire entre le juif et Dieu, c’est à son Père que le Christ est directement confronté.

Jésus, qui ne fait qu’un avec le Père, dans l’Esprit, a très probablement ressenti vivement sa présence et n’a pu s’en détacher. Il est resté en contemplation. Il a dû être touché de voir comment l’amour du Père rejoignait ceux qui venaient en pèlerinage, avec un cœur sincère, pour l’adorer : quête de l’homme, miséricorde de Dieu. Il a dû également ressentir de manière très particulière l’amour infini du Père pour lui et percevoir confusément combien il était lui-même mystérieusement attaché à ce lieu, lui qui était le nouveau Temple, la nouvelle présence divine pour Israël.

On peut donc placer dans sa bouche les paroles du psaume : « Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur » (v.3) : ces parvis pleins de monde lors des liturgies solennelles, où le peuple se présente devant Dieu en chantant ses louanges. Avec un détail pittoresque, omis par la liturgie : quelques oiseaux ont profité des charpentes pour y fonder leur nid et semblent s’associer à la liturgie symbole de l’harmonie de la création dans le dessein de Dieu : « L'oiseau lui-même s'est trouvé une maison, et l'hirondelle, un nid pour abriter sa couvée : tes autels, Seigneur de l'univers, mon Roi et mon Dieu ! » (v 3).

Jésus est aussi par excellence celui « dont Dieu est la force » ; il est celui qui peut dire au Père, en toute légitimité « entends ma prière », car il fait toujours sa volonté ; il est enfin, pour les hommes, le visage du Messie tant attendu, celui qui plus que tout autre est chez lui dans le Temple et sur qui le Père peut poser son regard : « regarde le visage de ton Messie » (v. 10). Rappelons-nous sa voix au baptême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur » (Mt 3,17). Cette manifestation publique au Jourdain, le Christ l’avait déjà anticipée au Temple.

Parce que Jésus a fortement ressenti la présence de son Père, il a souhaité la partager. Tous ceux qui font une forte expérience de Dieu passent par là. Il s’est donc spontanément joint aux docteurs de la Loi qui enseignaient, s’est passionné pour leurs paroles et y a apporté sa contribution par des questions en exprimant ainsi le trop-plein de son cœur, en même temps que son infinie sagesse. On imagine facilement l’étonnement de ses auditeurs qui « s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses » (Lc 2,47).

Les deux femmes des lectures de ce dimanche ont certainement prié ce psaume : Anne, que la stérilité a portée à attendre tout du Seigneur ( mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant) ; Marie, qui a certainement remercié Dieu pour le don de Jésus, en disant : « Dieu, vois notre bouclier, regarde le visage de ton Messie… » (v.10).

La première lecture : consécration de Samuel (1S 1)

Le Temple, lieu de la présence divine… bien des siècles auparavant, l’Arche d’Alliance reposait cependant au sein d’un autre temple, celui de Silo, avant que David ne la transfère dans la capitale. C’est là qu’eut lieu l’histoire émouvante d’Anne, la femme stérile devenue mère du prophète Samuel (première lecture, 1S 1). La comparaison avec Marie, mère de Jésus, nous permet de mieux pénétrer les textes. Anne et Marie sont toutes deux mères et portent leur enfant au sanctuaire de Dieu, où elles se rendent chaque année en pèlerinage. Anne est venue à Silo demander la naissance d’un fils, avec des cris si déchirants que le prêtre Eli a cru qu’elle était ivre. Elle a été guérie de sa stérilité et vient, comme promis, consacrer son enfant à Dieu : désormais, le petit Samuel vivra sous la garde du prêtre Éli.

Quant à Marie, elle a accueilli Jésus lors de l’Annonciation, comme Joseph l’a fait après la révélation de l’ange ; ils l’ont présenté au Temple selon la Loi ; c’est maintenant Jésus qui se détache d’eux pour affirmer sa consécration éternelle en leur désignant son vrai Père . Il reviendra à la maison, à Nazareth, pour continuer à grandir humainement, soumis à ses parents et sous le regard de sa mère qui « gardait dans son cœur tous ces événements » (Lc 2,51).

Lorsque Samuel grandira et entendra la voix du Seigneur pendant la nuit (1S 3), il se trompera et réveillera Éli, car « il ne connaissait pas encore le Seigneur et la parole du Seigneur ne lui avait pas été révélée » (v.7) : il devra apprendre à devenir prophète. Par contre, Jésus dès ses douze ans est parfaitement conscient de son identité et de sa mission ; les docteurs de la Loi admirent son intelligence et sa précocité…

Foi et sacrifice : ce sont les deux traits communs d’Anne et Marie. Anne la stérile, presque désespérée au début par sa stérilité et la méchanceté de l’autre épouse, a obtenu de Dieu cet enfant par une prière humble et fervente. « c’est par excès de peine et de dépit que j’ai parlé jusqu’à maintenant » (1S 1,16) ; elle l’offre ensuite à Dieu et s’en sépare sans amertume alors même qu’il est son fils unique.

Marie a cherché Jésus dans l’angoisse pendant trois jours, avec Joseph, et va jusqu’à lui en faire le reproche. Elle a reçu dans le Temple l’annonce du « glaive de douleur » : elle sera séparée de son enfant par la mort ignominieuse de la Croix. Une grande parenté spirituelle unit donc les deux femmes et le Magnificat reprend pour l’essentiel le cantique d’Anne (1S 2). Marie, pendant l’attente du samedi saint, a peut-être repris ces vers à Anne : « C’est le Seigneur qui fait mourir et vivre, qui fait descendre au Shéol et en remonter ; de la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire » (1S 2,6.8).

Chercher et trouver : ce sont les deux verbes-clé de la scène du Recouvrement. Luc nous décrit les parents de Jésus qui le « cherchent » (ζητέω, zêteô) parmi les connaissances, puis dans Jérusalem et enfin au Temple. Marie le mentionne comme un reproche, Jésus s’en étonne comme d’une erreur (deux mentions du verbe). Puis tout se dénoue lorsque « ils le trouvèrent dans le Temple » (v.46). Toute l’existence de Marie sera rythmée par ces « pertes et recouvrements » : Jésus partira de Nazareth pour sa vie publique, mais Marie le retrouvera pour être bénie comme « celle qui fait la volonté de Dieu » (cf. Mc 3,35). Elle le perdra au pied de la Croix, mais le retrouvera au troisième jour ressuscité. Il la laissera sur terre pour aller au Ciel, elle le « perdra » donc pendant le temps de l’Eglise : mais elle sera unie à lui, définitivement, à la fin de sa vie terrestre (Assomption). A travers toutes ces péripéties, c’est en fait une union toujours plus profonde qui s’établit entre Jésus et sa Mère, qui grandit ainsi dans la foi : une union des cœurs, parce qu’elle a toujours « cherché » son Fils. Le catéchisme suggère ainsi sa croissance à Nazareth :

« Le recouvrement de Jésus au Temple (cf. Lc 2, 41-52) est le seul événement qui rompt le silence des Évangiles sur les années cachées de Jésus. Jésus y laisse entrevoir le mystère de sa consécration totale à une mission découlant de sa filiation divine : ‘Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ?’ Marie et Joseph ‘ne comprirent pas’ cette parole, mais ils l’accueillirent dans la foi, et Marie ‘gardait fidèlement tous ces souvenirs en son cœur’, tout au long des années où Jésus restait enfoui dans le silence d’une vie ordinaire. » [2]

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[1] Benoît XVI, Audience générale, 28 décembre 2011.

[2] Catéchisme, nº534.


Le recouvrement au Temple