Lectio Divina

Méditation : le Père à l’œuvre dans le mystère eucharistique

Dans ce merveilleux chapitre 6 de saint Jean, le Christ élève nos âmes jusqu’au cœur du mystère : il est le Fils unique de celui qui de toute éternité l’aime et nous aime ; il est envoyé pour donner sa vie pour nous sur le Croix, sacrifice que l’Eucharistie rend pour toujours présent. Cet itinéraire nous conduit, pendant ces semaines liturgiques, du miracle des pains à la réalité de la présence du Christ, toujours renouvelée dans le sacrement de l’amour : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6,54).

Tout en se mettant très justement au centre de l’horizon du croyant, Jésus ne cesse de renvoyer à un autre, son Père. Dans l’étape de notre ascension qui correspond au dialogue de cette semaine (vv.41-51), il nous montre que tout est œuvre du Père, et quelle est l’ampleur de cette œuvre. Dans cette méditation, nous allons donc considérer l’Eucharistie comme un don du Père qui nous attire vers le Fils, et la foi comme notre réponse à ce don.

Le Père à l’origine de l’Eucharistie

Dès le début de son évangile, Jean donne le ton : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu » (Jn 1,1). Tous les chapitres suivants témoigneront de cette intimité entre le Père et le Fils, puis entre les trois personnes divines.

Le mot « Père » revient plus de cent fois sur les lèvres de Jésus dans l’évangile de Jean et le mot « Fils » une trentaine. C’est le cœur du message du Christ : Le Père m’aime et vous aime. Dans le passage de ce jour, il est question des pères qui sont morts dans le désert, et du vrai Père, celui qui est à l’origine de toute chose.

Jésus ne cache pas la relation particulière qu’il entretient avec Dieu, son Père : « Personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père » (v.46). Dans le vaste registre des concepts et images humaines, Jésus choisit de désigner Dieu comme son Père, empruntant ainsi le chemin de notre expérience de la paternité. Pourquoi ? Le catéchisme nous l’explique :

« En désignant Dieu du nom de "Père", le langage de la foi indique principalement deux aspects : que Dieu est origine première de tout et autorité transcendante et qu’il est en même temps bonté et sollicitude aimante pour tous ses enfants. Cette tendresse parentale de Dieu peut aussi être exprimée par l’image de la maternité (cf. Is 66, 13 ; Ps 131, 2) qui indique davantage l’immanence de Dieu, l’intimité entre Dieu et Sa créature. Le langage de la foi puise ainsi dans l’expérience humaine des parents qui sont d’une certaine façon les premiers représentants de Dieu pour l’homme. Mais cette expérience dit aussi que les parents humains sont faillibles et qu’ils peuvent défigurer le visage de la paternité et de la maternité. Il convient alors de rappeler que Dieu transcende la distinction humaine des sexes. Il n’est ni homme, ni femme, il est Dieu. Il transcende aussi la paternité et la maternité humaines (cf. Ps 27, 10), tout en en étant l’origine et la mesure (cf. Ep 3, 14 ; Is 49, 15) : Personne n’est père comme l’est Dieu. » [1]

Dans le chapitre précédent de saint Jean (Jn 5), le Christ nous avait déjà fait part d’une révélation très profonde sur le Père, qui vient illuminer son discours sur le Pain de vie (Jn 6). Après avoir fait un miracle le jour du sabbat et être entré en polémique avec les Pharisiens, il déclarait :

« En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu'il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait ; et il lui montrera des œuvres plus grandes que celles-ci, à vous en stupéfier. Comme le Père en effet ressuscite les morts et leur redonne vie, ainsi le Fils donne vie à qui il veut. Car le Père ne juge personne ; il a donné au Fils le jugement tout entier, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Qui n'honore pas le Fils n'honore pas le Père qui l'a envoyé » (Jn 5,19-23).

Jésus vient nous révéler ce que fait le Père : il aime, et d’une manière si forte qu’il donne la vie, et la fait surgir de nouveau là où elle n’est plus. Pour donner la vie, il donne son Fils, l’unique, le bien-Aimé. C’est lui qui veut le sacrifice de la Croix pour nous, sacrifice qui déchire son cœur de Père. Et Jésus, qui en toutes choses imite son père, puisqu’il ne fait qu’un avec lui, épouse totalement sa volonté. Il veut que nous entrions dans cet amour trinitaire et soyons arrachés à tout ce qui peut nous en détourner.

Dans la synagogue de Capharnaüm, le moment est venu de dévoiler un aspect essentiel pour la réalisation de ce dessein grandiose : le sacrifice du Christ qui trouve son expression toujours renouvelée dans l’Eucharistie. Ce mystère est en effet l’« œuvre plus grande » annoncée par Jésus, qui stupéfie le monde, et que le Père et le Fils réalisent ensemble pour donner la vie aux hommes : « si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (v.51).

De façon surprenante, le Père ne se contente pas de donner son Fils à un moment précis de l’histoire. Alors même que nous sommes sauvés une fois pour toutes dans le temps, l’amour de Dieu continue de rejoindre tous les hommes de tous les temps pour leur redire cet amour. Or, c’est sur la Croix que l’amour se dit totalement, infiniment. C’est là que se réalisent concrètement les noces de Dieu avec chaque homme. L’Eucharistie est ce mystère immense où le don de la Croix se répète, de manière non sanglante mais bien réelle, et où ce mystère d’union se réactualise sans cesse.

Avons-nous conscience de cet immense don, répété à chaque messe, et que nous voyons parfois se réaliser sous nos yeux avec indifférence ? Prenons-nous le temps de considérer rien qu’un peu la douleur du père ( il en coûte au Seigneur de voir mourir ses amis), et celle du fils (mon âme est triste à en mourir) ? Essayons d’être rejoints par l’immense abandon du Fils, et l’amour éperdu du Père par lequel il accueille le sacrifice du Fils. Bien sûr, ce mystère nous dépasse largement mais nous pouvons rendre grâce pour cet immense amour, nous qui ne sommes rien et valons pourtant le sang d’un Dieu.

L’histoire l’Elie, en première lecture (1R 19), nous montre la sollicitude paternelle de Dieu à l’œuvre pour le prophète. Il le rejoint dans son accablement physique et spirituel en lui donnant une nourriture, qui soutient sa marche vers l’Horeb. Le dessein du Père avec l’Eucharistie est ici préfiguré : nous fortifier dans le chemin spirituel, comme l’explique le pape Benoît XVI :

« Par le don de l ui-même dans l'Eucharistie, le Seigneur Jésus nous libère de nos "paralysies", nous fait nous relever et nous fait "procéder", nous fait donc faire un pas en avant, et puis un autre pas, et ainsi nous nous mettons en chemin, avec la force de ce Pain de la vie. Comme cela arrive au prophète Elie, qui s'était réfugié dans le désert par peur de ses ennemis, et avait décidé de se laisser mourir (cf. 1 R 19, 1-4). Mais Dieu le tira de son sommeil et lui fit trouver près de lui une galette qui venait d'être cuite: "Lève-toi et mange - lui dit-il - autrement le chemin sera trop long pour toi" (1 R 19, 5-7). La procession du Corpus Domini nous enseigne que l'Eucharistie veut nous libérer de tout abattement et de tout inconfort, il veut nous relever, pour que nous puissions reprendre le chemin avec la force que Dieu nous donne à travers Jésus-Christ. » [2]

Après la résurrection, le Père enverra non plus son ange mais son Fils Jésus pour réconforter les disciples découragés en route vers Emmaüs, en les nourrissant de sa parole et de son corps (Lc 24). Eux aussi pourront alors reprendre le chemin et la direction de Jérusalem en rendant grâce.

Dans nos déserts et nos épreuves, lorsque tout se complique ou s’obscurcit, de quoi nous nourrissons-nous ? Nous pouvons nous replier sur nous-mêmes et refuser toute nourriture ; nous pouvons rechercher des nourritures purement humaines. Nous pouvons encore, et c’est le cas le plus fréquent, nous appuyer sur Dieu sans renoncer aux autres appuis. Mais nous pouvons aussi, comme Elie, accepter le Pain du ciel avec la certitude qu’il est notre seule force. Jésus est ce pain. Nous le trouvons dans sa parole, dans la prière silencieuse et surtout dans l’Eucharistie. Si désirer l’Eucharistie n’est pas notre premier réflexe lorsque nous nous sentons pauvres et désarmés, c’est qu’elle n’est peut-être encore que symbolique pour nous. Si nous la recevons comme un pain parmi d’autres, c’est que nous ne savons pas encore qu’elle est l’unique nécessaire. C’est pourtant très souvent notre cas. Or le Christ vient très concrètement nous fortifier dans ce sacrement et demande que nous l’accueillons pour ce qu’il est : notre sauveur, entièrement livré pour nous.

Dieu attire à Lui

Le Christ utilise dans ce passage, une expression étrange : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire », où le verbe grec (ἕλκω, helco) signifie littéralement « tirer », comme lorsque Pierre dégaine son épée (Jn 18,10) ou traîne les filets hors de la mer (21,6). La phrase suggère donc que Dieu le Père vient nous rejoindre au plus profond de notre misère et de notre torpeur spirituelle, comme si nous étions englués dans la vase au fond d’un lac ; sa main qui nous rejoint, ou l’hameçon qui va nous tirer de là, est son propre Fils. Dans un autre passage, Jésus utilise le même verbe pour indiquer que la Croix va sauver l’humanité entière : « une fois élevé de terre, j’attirerai (ἑλκύσω) à moi tous les hommes : Il signifiait par-là de quelle mort il allait mourir » (Jn 12,32).

Aux pharisiens qui l’écoutent à Capharnaüm et qui sont scandalisés, Jésus dit en substance : je mesure la difficulté de l’acte de foi que je vous demande mais sur ce chemin intérieur qui vous est proposé, quelqu’un vous précède et vous attire. Laissez-vous faire, laissez-vous attirer.

Souvent, nous n’arrivons plus à avancer spirituellement car nous résistons. Nous ne voulons pas écouter une voix intérieure qui nous dit : laisse faire, viens, c’est moi qui appelle. Cela est vrai pour les conversions, les vocations religieuses, mais aussi dans la vie spirituelle ordinaire. Nous nous sentons parfois confusément appelés à un effort particulier, un renoncement, un acte de générosité, un pardon, et nous ne nous laissons pas faire car cela peut nous paraître trop audacieux et exigeant. Dans notre méditation de ce jour, nous pouvons demander au Seigneur de nous révéler un point sur lequel nous lui résistons et la grâce de nous laisser docilement attirer par lui.

Dieu attire sans cesse. Lorsque le Fils nous révèle l’œuvre du salut, le Père, par amour pour lui, et pour nous, nous attire vers lui dans l’Esprit. Lorsqu’il meurt sur la Croix, le Père donne au Fils d’attirer à lui tous les hommes pour qu’à son tour il les attire vers le Père. Cette force d’attraction est présente dans la prière, si nous y prêtons attention, en particulier la prière d’adoration si liée à l’Eucharistie. C’est le mouvement propre à l’amour que d’attirer non pour dominer et annihiler mais pour unir à soi. Voici un commentaire du pape François qui l’explique :

« De nombreuses personnes ont été au contact proche de Jésus et n’ont pas cru en l ui, au contraire, elles l’ont même méprisé et condamné. Et je me demande: pourquoi cela ? N’ont-elles pas été attirées par le Père ? Non, cela s’est produit car leur cœur était fermé à l’action de l’Esprit de Dieu. Et si ton cœur est fermé, la foi n’entre pas. Dieu le Père nous attire toujours vers Jésus: c’est nous qui ouvrons notre cœur ou bien qui le fermons. En revanche la foi, qui est comme unegraine au plus profond du cœur, éclot quand nous nous laissons «attirer» par le Père vers Jésus, et «allons à l ui» avec le cœur ouvert, sans préjugés; alors nous reconnaissons dans son visage le visage de Dieu et dans ses paroles la Parole de Dieu, car son Esprit Saint nous a fait entrer dans la relation d’amour et de vie qui existe entre Jésus et Dieu le Père. Et là, nous recevons le don, le cadeau de la foi . » [3]

Le Christ nous rejoint donc, envoyé par le Père, mais nous devons adhérer à lui intérieurement, par la foi : la foi est un don de Dieu, gratuit, mais qu’il nous faut accueillir. Ce n’est pas d’abord l’approbation de concepts et de vérités théologiques, c’est la réponse à la force d’attraction de Dieu : « Seigneur tu as voulu me séduire et je me suis laissé séduire » (Jr 20, 7). Voici comment saint Jean Chrysostome interprétait le passage de ce jour :

« Mais que le Père nous attire, cela ne détruit pas notre libre arbitre, cela fait seulement connaître que nous avons besoin d'aide et de secours : le Sauveur ne dit point que, pour venir, on a besoin d'un grand secours. Il montre ensuite de quelle manière le Père attire. Car, de peur que les Juifs ne se figurent ici encore une action sensible, il ajoute : "Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père, si ce n'est celui qui est né de Dieu, c'est celui-là qui a vu le Père". Comment attire-t-il ? dit le manichéen. Déjà depuis longtemps un prophète l'a expliqué par ces paroles : " Ils seront tous enseignés de Dieu ". Remarquez ici, mes frères, quelle est la dignité et l'excellence de la foi : Ceux que le Père attire, ne sont point instruits par les hommes, ni par le ministère d'un homme, mais par Dieu même. »

Attraction divine : cet enseignement intérieur qui est l’œuvre de l’Esprit, agissant dans le cœur des croyants, et qui les fait adhérer pleinement aux mystères du Christ. Ezéchiel avait prophétisé que cette connaissance serait l’œuvre de l’Esprit : « Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes. » (Ez 36,26-27).

L’action trinitaire peut être figurée par une image assez simple : Dieu le Père, pour nous rétablir dans la communion avec lui, utilise ses deux « mains » que sont le Fils, venu dans notre chair, et l’Esprit Saint, qui travaille dans nos cœurs. Par l’Esprit, l’âme du croyant reconnaît le Christ et s’incorpore à lui, qui le mène vers le Père : œuvre grandiose… qui s’accomplit dans le mystère eucharistique : Jésus présent substantiellement s’unit à notre âme, qui s’ouvre à la foi sous l’action de l’Esprit, et nous mène à la communion avec le Père.

On comprend dès lors que le discours de Jésus sur l’Eucharistie fasse autant mention de son Incarnation et de l’action du Père. Bossuet nous dévoile la logique interne de cette pédagogie du Christ :

« On voit comme Jésus-Christ enfonce pour ainsi dire toujours et de plus en plus dans la matière : il introduit le discours de la nourriture céleste à l'occasion du pain matériel, qu'il venait de leur donner ; et il en vient jusqu'à dire qu'il faudra manger sa chair et boire son sang : ce qu'il inculque aussi pressamment qu'il a fait son incarnation, nous enseignant clairement par-là que nous devons aussi réellement manger sa chair et boire son sang, qu'il les a pris l'un et l'autre. Et c'est là notre salut, c'est notre vie : car par ce moyen il ne prend pas seulement en général une chair humaine ; il prend la chair de chacun de nous, lorsque chacun de nous reçoit la sienne. Alors il se fait homme pour nous, il nous applique son incarnation ; et, comme disait saint Hilaire, il ne porte, il ne prend la chair que de celui qui prend la sienne : il n'est point notre Sauveur et ce n'est point pour nous qu'il s'est incarné, si nous-mêmes nous ne prenons la chair qu'il a prise. Ainsi l'œuvre de notre salut se consomme dans l'Eucharistie, en mangeant la chair du Sauveur. Il y faut apporter la foi ; car c'est par là qu'il commence : il faut croire en Jésus-Christ qui donne sa chair à manger, comme il faut croire à Jésus-Christ descendu du ciel et revêtu de cette chair. » [4]

La foi, notre réponse au Père

En ce chapitre 6 de Jean, les Pharisiens pressent Jésus de questions. Ils ont vu toute une série de signes, ils admettent que Jésus est un prophète et sont prêts à accomplir des œuvres de miséricorde et de piété pour obéir à Dieu: «Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » (v 28). Mais ce n’est pas cela que demande Jésus. Il les invite à croire en lui comme Fils du Père. « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en Celui qu’il a envoyé ». Cela, ils ne peuvent pas l’entendre : que Dieu se soit abaissé à venir à leur rencontre sous une forme humaine est scandaleux pour leur foi, et surtout inimaginable pour leur cœur. Ils ne peuvent pas concevoir que l’amour de Dieu descende jusque-là. Ils demandent donc un nouveau prodige: « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? » (v 30). Or le Père répond à cette question : c’est le sacrifice que le Fils va faire de lui-même, en toute obéissance :

« Car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour » (v 38-39)

C’est le seul signe à attendre, le signe de Jonas : l’amour immense du Père qui donne son Fils bien-aimé pour nous ; l’amour immense du Fils qui se donne par amour du Père et des hommes.

Avons-nous l’audace d’y croire ? Cela dépasse tellement la mesure médiocre de notre cœur. Nous désirons que Dieu nous comble, bien sûr, mais nous donner son Fils, et le donner de cette façon, sur la Croix, c’est un peu trop et nous préférons garder une certaine distance. Nous préférons, comme les Pharisiens, accomplir des œuvres alors que Dieu demande notre cœur.

L’œuvre du Père est merveilleuse et pleine de bonté : il a disposé le Salut de telle manière que la foi soit en même temps un don de lui, comme nous venons de le contempler, et notre réponse à son amour. Il nous donne de pouvoir lui répondre, et se réjouit de cette réponse qui est son œuvre à lui par l’Esprit. Comme l’exprime le Missel romain : « lorsque tu couronnes les mérites de tes saints, tu couronnes tes propres dons »[5].

Tout le chapitre 6 de saint Jean, que nous méditons ces semaines, montre comment le Christ partage avec son Père cette sollicitude pour nos âmes : Il nous introduit petit à petit dans le mystère de sa personne, puis nous parle de son Père, enfin nous dévoile pleinement l’Eucharistie… Une révélation progressive pour que nos yeux intérieurs s’ouvrent à la lumière éblouissante de ce grand mystère. Notre réponse face à tant de bonté est indiquée par les paroles du Maître : la foi, cette adhésion intérieure à sa Parole qui lui rend la gloire qu’il mérite. C’est ainsi que saint Claude la Colombière, en terminant une retraite en Angleterre, exprimait son amour de l’Eucharistie par la foi :

« Finissant cette retraite plein de confiance en la miséricorde de mon Dieu, je me suis fait une loi de procurer par toutes les voies possibles l’exécution de ce qui me fut prescrit de la part de mon adorable Maître, à l’égard de son précieux corps dans le Saint Sacrement de l’autel, où je le crois véritablement et réellement présent. Touché de compassion pour ces aveugles qui ne veulent pas se soumettre à croire ce grand et ineffable mystère, je donnerais volontiers mon sang pour leur persuader cette vérité que je crois et que je professe. Dans ces pays [l’Angleterre] où l’on se fait un point d’honneur de douter de votre présence réelle dans cet auguste Sacrement, je sens beaucoup de consolation à faire, plusieurs fois par jour, des actes de foi touchant la réalité de votre corps adorable sous les espèces du pain et du vin. Mon cœur se dilate toutes les fois que je m’attache à faire des actes de foi touchant les vérités que l’Église romaine, qui est la seule vraie Église et hors de laquelle il n’y a point de salut à espérer, enseigne. Mon cœur, dis-je, en pareilles occasions, s’épanche et ressent des douceurs que je puis goûter et recevoir de la miséricorde de mon Dieu, sans les pouvoir expliquer. Vous êtes bien bon, mon Dieu, de vous communiquer avec tant de bonté à la plus ingrate de vos créatures et au plus indigne de vos serviteurs. Soyez-en loué et béni éternellement ! » [6]

Pour conclure notre méditation, ces lignes de l’ Imitation de Jésus-Christ, mises en vers par Corneille, pourront nous aider à adopter l’attitude intérieure qui convient : confiance, docilité, abandon face à l’Eucharistie :

Je m’approche, Seigneur, plein de la confiance
Que tu veux que je prenne en ta haute bonté :
Je m’approche en malade, avec impatience
De recevoir de toi la parfaite santé.
Je cherche en altéré la fontaine de vie ;
Je cherche en affamé le pain vivifiant ;
Et c’est sur cet espoir que mon âme ravie
Au monarque du ciel présente un mendiant.
Aux faveurs de son maître ainsi l’esclave espère,
Ainsi la créature aux dons du Créateur ;
Ainsi le désolé cherche dans sa misère
Un doux refuge au sein de son consolateur. [7]

 

[2] Benoît XVI, Homélie de la fête du Corpus Domini 2008.

[3] Pape François, Angelus 9 août 2015.

[4] JB Bossuet, La Cène, XXXIIe journée.

[5] Missel Romain, Préface des saints, qui cite saint Augustin.

[6] Saint Claude la Colombière, Écrits spirituels, DDB 1982, p.164.

[7] L’Imitation de Jésus-Christ , livre IV chapitre II, traduction de Pierre Corneille (Albin Michel 1998).