Lectio Divina

Méditation : Mariage, symbole et témoignage

Jésus renvoie à Genèse 2 pour revenir au « sens originel » du mariage ; il existe de très nombreux enseignements sur ce thème, en particulier à la suite de saint Jean-Paul II (théologie du corps), nous n’y entrerons pas dans cette méditation.

Nous proposons, en revanche, de réfléchir au mystère profond dont le mariage est le signe : l’amour irrévocable de Dieu pour son peuple. Voici ce qu’en écrit saint Hilaire :

« Il faut également considérer dans le sommeil d'Adam et la création d'Ève la figure du mystère caché dans le Christ et l'Église. En lui, nous trouvons en même temps la foi en la résurrection des corps et sa figure prophétique. Pour la création de la femme en effet, Dieu ne prend plus du limon, il ne travaille plus la terre pour lui donner forme, il ne lui insuffle plus son souffle pour donner vie à la matière inanimée, mais la chair se forme sur les os et devient un corps parfait qui reçoit la force de l'esprit. Dieu a annoncé par Ézéchiel (cf. Ez 37,4-11) cette même disposition pour la résurrection : il montrait à propos des réalités à venir les ressources de sa puissance. Tout y participe : la chair est là, l'esprit accourt, pour Dieu rien ne se perd de ses œuvres, et pour façonner le corps humain il a pu disposer de ce qui n'était pas encore. Il s'agit, au dire de l'Apôtre, d'un dessein caché en Dieu depuis l'origine des siècles (Col 1,26) : Les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, associés à la même promesse dans le Christ (Ep 3,6), qui, selon le même Apôtre, a la puissance de transfigurer notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire (Ph 3,21). Après le sommeil de sa passion, l'Adam céleste, à sa résurrection, reconnaît dans l'Église son os, sa chair, non plus tirée du limon et prenant vie sous le souffle, mais se développant à partir de l'os et du corps déjà faits pour atteindre sa perfection par la venue de l'Esprit. » [1]

Sens, bon sens et exigence

Si Jésus consacre un enseignement propre au mariage, et y introduit autant d’exigences, ce n’est pas par souci d’ascèse ou pour faire porter à l’homme un poids insupportable. Voici quelques éléments à rappeler en regard de l’évangile de ce dimanche.

Reconnaissons qu’il est dans certains cas impossible de poursuivre la vie commune. Ce n’est pas ce que vise ici Jésus, et l’Église l’a bien compris puisqu’elle considère comme légitime la demande de séparation dans certains cas d’adultère ou en cas de risque moral ou physique pour le conjoint et les enfants [2]. Le lien conjugal est alors maintenu alors même que les époux sont légitimement séparés.

De même le Catéchisme de l’Église Catholique rappelle que le divorce peut être toléré, dans certains cas, sans constituer une faute morale [3]. Là encore le lien conjugal est maintenu et les conjoints ne peuvent contracter une autre union.

En revanche, on rappellera qu’un mariage peut être reconnu nul lorsque l’un des éléments nécessaires à sa validité fait clairement défaut dès le départ [4]. Dans de tels cas, une demande de nullité peut être faite à l’officialité du diocèse de résidence. Les conjoints – ou parfois l’un des deux seulement – peuvent contracter une nouvelle union.

En dehors de ces cas très spécifiques, Jésus est formel : le divorce est une offense grave et le « remariage » un péché. Pourquoi une telle exigence ?

Sens chrétien du mariage

Pour répondre à cette question il faut comprendre que le mariage est plus qu’une réalité existant pour elle-même. Il est prophétique et renvoie à une autre réalité qui la dépasse totalement, et qui se révèlera pleinement alors que le mariage humain aura disparu : l’union finale de l’âme avec Dieu. Le Christ nous dit en effet :

« Les enfants du monde se marient. Mais ceux qui ont été dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne se marient pas car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont fils de Dieu, en étant héritiers de la résurrection » (Lc 20).

Toute l’histoire sainte est traversée par le thème de l’Alliance entre Dieu, l’époux, et son peuple, l’épouse. Dans le Cantique des Cantiques la quête de Dieu par l’âme et la recherche par Dieu d’une union complète avec sa créature, est traitée sur le thème de la quête amoureuse et du mariage. Cette approche est également présente dans le livre d’Osée :

« Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et la miséricorde ; je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2, 22).

Ou encore chez Isaïe :

« Car ton époux, c’est Celui qui t’a faite, son nom est « Le Seigneur de l’univers ». Ton rédempteur, c’est le Saint d’Israël, il s’appelle « Dieu de toute la terre ». Oui, comme une femme abandonnée, accablée, le Seigneur te rappelle. Est-ce que l’on rejette la femme de sa jeunesse ? – dit ton Dieu. Un court instant, je t’avais abandonnée, mais dans ma grande tendresse, je te ramènerai » (Isaïe 54, 5-7).

Jésus lui-même utilise la métaphore du mariage pour exprimer son union avec l’humanité par exemple lors des noces de Cana en Jn 2, ou avec la parabole des dix vierges (Mt 25). Le Nouveau Testament (et donc la Bible) se termine sur ce thème :

« L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement. » (Ap 22, 17).

La finalité de la vie humaine est l’union avec Dieu. C’est ce qu’exprime Saint Jean de la Croix, lorsqu’il parle du mariage spirituel de l’âme avec son Dieu :

« Une transformation totale dans le Bien-aimé : les deux parties s’y livrent l’une à l’autre en totale possession l’une de l’autre, avec une certaine consommation de l’union d’amour, qui fait l’âme divine et Dieu par anticipation. Cet état est le plus haut qu’on puisse atteindre en cette vie. Comme dans la consommation charnelle où les deux ne font plus qu’un, une fois le mariage spirituel consommé entre Dieu et l’âme, il y a deux natures fondues dans un même esprit et un même amour. » [5]

Le mariage n’est pas lui-même ce mystère, mais il en est le reflet plus ou moins fidèle. Le véritable époux de l’âme c’est le Christ ; même dans un mariage très heureux, nul ne peut prétendre être tout pour l’autre. Le Christ doit toujours garder la première place, car lui seul peut combler le cœur de l’homme et de la femme.

Le mariage est, dans ce monde, le signe du don total et définitif que Jésus fait de sa personne pour le salut des hommes, et de la fidélité irrévocable de Dieu. Les hommes et les femmes qui se marient sont invités à entrer dans ce mystère et, à leur mesure, à imiter Dieu. En vivant le sacrement, ils se préparent l’un l’autre à la rencontre avec celui qui est le véritable époux et y préparent les autres par le témoignage qu’ils donnent. C’est pour cela que le mariage est sacré et indissoluble.

Retrouver l’esprit des commencements

Jésus essaie dans ce passage de sa vie publique de modeler les apôtres pour qu’ils deviennent cette épouse qu’il aime. Comme il y a deux semaines (Mc 9, 36) il cherche à leur inculquer l’esprit d’enfance. Il voudrait qu’ils participent de cet émerveillement d’Adam devant Ève, du Christ devant l’Église, de l’âme devant Dieu.

Par contraste, les pharisiens concentrés sur la Loi, ne s’émerveillent plus du mariage. Ils réduisent l’amour de Dieu à l’observance de préceptes, sans plus y engager leur cœur. Les chrétiens, au contraire, guidés par la loi d’amour, cherchent amoureusement le visage de leur Dieu. Christian Bobin développe ce thème à travers un dialogue entre François d’Assise et Dieu :

« Je t’aime et je suis désolé de t’aimer si peu, de t’aimer si mal, de ne pas savoir t’aimer. C’est que plus il s’approche de la lumière, et plus il se découvre plein d’ombres. Plus il aime et plus il se connaît indigne d’aimer. C’est qu’il n’y a pas de progrès en amour, pas de perfection que l’on pourrait un jour atteindre. Il n’y a pas d’amour adulte, mûr et raisonnable. Il n’y a devant l’amour aucun adulte, que des enfants, que cet esprit d’enfance qui est abandon, insouciance, esprit de la perte d’esprit. L’âge additionne. L’expérience accumule. La raison construit. L’esprit d’enfance ne compte rien, n’entasse rien, ne bâtit rien. L’esprit d’enfance est toujours neuf, repart toujours aux débuts du monde, aux premiers pas de l’amour. L’homme de raison est un homme accumulé, entassé, construit. L’homme d’enfance est le contraire d’un homme additionné sur lui-même : un homme enlevé de soi, renaissant dans toute naissance de tout. Un imbécile qui joue à la balle. Ou un saint qui parle à son Dieu. Ou les deux à la fois. » [6]

Au-delà du poétique, comment prendre l’enfant comme modèle ? Il ne s’agit pas de tomber dans l’infantilisme. Le bienheureux cardinal Newman résume ainsi ce que les enfants nous enseignent :

« Nous ne devons jamais oublier qu’en dépit de la nouvelle naissance de l’enfant [par le saint baptême] le mal est en lui ; bien que seulement en germe. Mais il a ce grand privilège qu’il semble avoir tout juste quitté la présence de Dieu, et ne pas comprendre le langage de ce monde visible, ne pas comprendre comment il est une tentation, comment il est un voile qui s’interpose entre l’âme et Dieu. La simplicité des idées et des manières de faire d’un enfant, sa foi facile en tout ce qu’on lui dit, son amour sans artifice, sa franche confiance, son aveu de sa faiblesse, son ignorance du mal, son impuissance à cacher ses pensées, son contentement, son prompt oubli des peines, son admiration sans jalousie, et par-dessus tout, son esprit respectueux, qui regarde toutes choses autour de lui comme merveilleuses, comme les gages et les symboles de l’unique invisible : tout témoigne qu’il revient pour ainsi dire d’un voyage en de plus hautes sphères. Je voudrais seulement qu’on réfléchît au sérieux et au respect religieux avec lesquels un enfant écoute une description ou un conte ; ou encore à l’absence de cet esprit d’orgueilleuse indépendance qui se découvre plus tard dans l’âme... La clarté avec laquelle la conscience d’un enfant lui montre la différence entre le bien et le mal doit être aussi mentionnée. À mesure que les hommes avancent dans la vie et cèdent aux tentations qui leur viennent, ils perdent ce privilège original et sont obligés de chercher à tâtons, guidés par la seule raison. » [7]

Pour conclure notre méditation, nous pouvons faire nôtre cette très belle prière du père Léonce de Grandmaison s.j. :

« Sainte Marie, Mère de Dieu, gardez-moi un cœur d'enfant, pur et transparent comme une source. Obtenez-moi un cœur simple, qui ne savoure pas les tristesses, un cœur magnifique à se donner, tendre à la compassion, un cœur fidèle et généreux, qui n'oublie aucun bien et ne tienne rancune d'aucun mal. Faites-moi un cœur doux et humble, aimant sans demander de retour, joyeux de s'effacer dans un autre Cœur, devant votre divin Fils. Un cœur grand et indomptable, qu'aucune ingratitude ne ferme, qu'aucune indifférence ne lasse, un cœur tourmenté de la gloire de Jésus-Christ, blessé de son Amour, et dont la plaie ne guérisse qu'au ciel. Amen. » [8]

 

[1] Saint Hilaire de Poitiers, Traité des mystères (de Mysteriis), cité dans « Lire la Bible à l’école des Pères, Genèse », p. 90.

[2] Cf. art 1152 et 1153 du code de droit canonique.

[3] Vatican.va : « si le divorce civil reste la seule manière possible d’assurer certains droits légitimes, le soin des enfants ou la défense du patrimoine, il peut être toléré sans constituer une faute morale » .

[4] L’immaturité grave ; l’incapacité psychique à assumer le mariage ; le refus au départ de la procréation, de l’indissolubilité ou de la fidélité ; l’erreur sur la personne (dissimulation d’un élément essentiel de sa personnalité) ; la contrainte. Il y a aussi le cas spécifique de la non-consommation du mariage…

[5] Saint Jean de la Croix : commentaire de la strophe 22 du Cantique Spirituel.

[6] Christian Bobin, Le Très Bas, Gallimard, p. 112.

[7] John Henry Card. Newman, Pensées sur l’Église, Cerf 1956, p.348.

[8] Prière à Marie du Père Léonce de Grandmaison.