Lectio Divina

Méditation : Devenir semblable au Serviteur

Les textes de ce dimanche nous dévoilent le vrai visage du Messie et sa véritable gloire ; les disciples découvrent avec stupeur un portrait opposé en tout point aux gloires humaines. Une découverte que nous sommes, nous aussi, appelés à faire.

Partager la gloire du Fils de Dieu

Nous trouvons l’attitude des fils de Zébédée déplacée, mais à bien des égards nous leur ressemblons. Nous aussi avons rencontré le Seigneur. Nous l’avons entendu nous appeler à un moment donné de notre vie et nous avons répondu. Nous ne sommes bien sûr pas parfaits mais, bon an, mal an, nous écoutons son enseignement. Nous avons entendu la profession de foi de Pierre et nous y adhérons de notre mieux. Nous aimons le Seigneur et ne nous sommes pas laissés décourager par l’esprit du monde. Nous nous sommes engagés pour le Royaume. Peut-être même avons-nous eu dans la prière quelque révélation intérieure dont nous sommes restés éblouis, comme les apôtres au Tabor. Nous parlons du triomphe du Christ, de nos apostolats et du fruit qu’ils porteront pour la gloire de Dieu, de ce qui en rejaillira sur nous… en pensant parfois à certains autres moins donnés dans leur ministère ou dans leur vie de famille et que nous espérons dépasser en sainteté. Bref, nous voyons la vie chrétienne comme un chemin d’honnête service qui sera bientôt récompensé par le Ciel vers lequel nous sommes tournés : « accorde-nous de siéger l’un à droite, l’autre à ta gauche, dans ta gloire »

Tout cela est très bon. Mais chemin faisant, comme Jacques et Jean, nous avons oublié que nous marchions vers Jérusalem où le Fils de l’homme doit être livré et mourir avant de ressusciter. Nous écartons le plus possible cette perspective effrayante et vaquons aux affaires courantes de nos communautés religieuses ou familiales. Ce faisant, nous nous préoccupons de querelles humaines, de préséances.

Comme Jacques et Jean, nous n’avons pas compris ou nous ne voulons pas entendre. Ce n’est pas cela le chemin du Serviteur souffrant, ou plutôt, il manque une étape décisive, la Croix. Lorsque survient la contradiction, l’humiliation, l’échec, la trahison ou la maladie, nous crions très fort et nous nous croyons abandonnés, alors que c’est précisément là que nous rejoint Jésus ; il n’a jamais été si proche. Il nous demande de l’accompagner, là aussi, là surtout, en particulier si nous lui avons consacré nos vies. Il a besoin de nous.

Si nous acquiesçons, nous nous ouvrons à une tout autre logique, celle du service et du don de soi qui va jusqu’au bout. Une coupe amère à boire mais qui est chemin de vie et chemin d’union au Maître. Nous découvrons alors ce qu’est la gloire du Christ. Non pas celle dont nous avons rêvé à la manière humaine : l’Église, l’Évangile et nous-mêmes justifiés et triomphants face à un monde incrédule. Mais plutôt cette gloire dont parle Jésus au début de la Passion selon Jean : « Père, l’heure est venue, glorifie ton fils, afin que ton Fils te glorifie » (Jn 17, 1). La gloire de celui qui se laisse entièrement consumer par l’amour pour Dieu.

La valeur de l’expiation

L’expiation : un vieux mot que l’on n’emploie plus guère. Expier signifie littéralement « purifier, laver » en latin (expiare) : purifier en lavant la faut qui sépare des dieux, leur rendre agréable une personne, un lieu... L’expiation est le fait de réparer, de laver une faute en acceptant une souffrance. L’Exode et le Lévitique utilisent le terme « כפר, kapar » qui a donné kippour, la fête de l’expiation, la racine KPR signifiant recouvrir, couvrir. L’expiation c’est ce qui permet de recouvrir le péché. Elle se faisait grâce au sang de la victime qui, pensait-on, pouvait seule apaiser la colère de Dieu.

Le grec du Nouveau Testament utilise pour sa part des termes qui renvoient au « sacrifice expiatoire » : le lieu du sacrifice (ἱλαστήριονhistalérion, Ro 3,25) ou la victime elle-même (ἱλασμός, hilasmos, 1Jn 2,2), suivant la racine hilaos, favorable, propice. C’est tout le thème de la lettre aux Hébreux dont nous lisons également un passage aujourd’hui. Non seulement le Christ est Celui qui rend le Père propice ou favorable, mais Il est aussi notre frère, qui a partagé notre condition, et celui qui a dépassé notre condition, en pénétrant « au-delà des cieux ». Ayant parfaitement obéi à la volonté du Père, Il a franchi la mort et continue d’intercéder pour nous, à la droite du Père. Le sacrifice de Jésus ne couvre pas les péchés, il les lave dans son sang, les engloutit dans sa victoire. C’est dans et par sa passion que Jésus expie nos péchés. Il nous invite, chacun selon des modalités particulières, à l’accompagner dans sa montée à Jérusalem puis à être à ses côtés à Gethsémani. Il ne s’agit pas pour nous de « rembourser » nos propres fautes, nous ne le pourrions pas d’ailleurs, mais d’entrer avec lui dans la logique de la grâce, de cet amour qui nous obtient la vie éternelle. Voici comment en parlait le cardinal Daniélou :

« L'agonie au jardin : Jésus voit toutes les souffrances qui l’attendent, souffrances physiques, déchirement aussi pour son cœur de voir ce peuple qu'il aime et qui hier le saluait pour son roi, retourné contre lui et persuadé de son imposture ; déjà il éprouve la pire souffrance : son humanité est chargée de tout le péché du monde, de mes péchés, des pires péchés, et comme telle rejetée par le Père et vouée à la justice. Il éprouve jusqu'à l'angoisse cette horreur du péché ; il se sent séparé de Dieu qui est la vie même. O Jésus, c'est pour moi que vous avez voulu souffrir cela. Vous avez voulu me précéder dans cette voie de la mort qui conduit à la vie. Vous avez voulu que dans cette solitude, cet abaissement, cette séparation de tout, je vous aie toujours pour compagnon et que votre présence me soutienne, me réconforte, me console : In medio umbrae mortis non timebo mala quoniam tu mecum es [passerais-je un ravin de ténèbre, je ne crains aucun mal car tu es près de moi : Ps 23,4]. Je désire entrer avec vous dans cette mort, ô Jésus. C'est vous qui m'y poussez : ‘celui qui ne prend pas sa croix et me suit n'est pas digne de moi’… » [1]

La carmélite Edith Stein (sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, 1891-1942) a développé toute une mystique de l’expiation. Elle analyse ce désir de souffrir avec le Christ, désir caché aux savants mais que les petits comprennent par expérience :

« La souffrance expiatrice volontaire est ce qui en vérité unit le plus profondément au Seigneur. Elle prend sa source dans une union déjà établie avec le Christ. Car l’homme y fuit naturellement la souffrance. Et la soif de souffrance en vue d’un plaisir pervers et masochiste n’a rien à voir avec le désir de la souffrance expiatrice. Cette soif n’est pas une aspiration spirituelle mais une tendance sensuelle, nullement meilleure que tous les autres appétits sensuels, et même bien pire car elle est contre nature. Seul peut désirer la souffrance expiatrice celui dont les yeux spirituels se sont ouverts sur les interactions surnaturelles des événements de l’histoire du monde ; mais ce n’est possible qu’à des êtres dans lesquels vit l’Esprit du Christ qui, en tant que membres, reçoivent de la Tête leur vie, sa force, son sens et son orientation. » [2]

Edith Stein précise bien qu’il s’agit d’un chemin de communion avec Celui qui nous aime plus que tout et que nous souhaitons aimer en retour. Cette communion comprend la Croix, mais tend vers la Résurrection et l’attente de la Parousie. Elle va de pair avec la joie d’être uni au Christ en toute chose :

« L’union avec le Christ est notre béatitude et l’approfondissement de notre union avec lui fait notre bonheur ici-bas, l’amour de la croix ne se trouve donc nullement en contradiction avec notre joie d’être enfants de Dieu. Aider à porter la croix du Christ donne une allégresse forte et pure et ceux qui y sont appelés et qui le peuvent, ceux qui participent ainsi à l’édification du Royaume de Dieu sont vraiment les enfants de Dieu. Ainsi, la prédilection pour le chemin de la croix ne signifie pas non plus que l’on répugne à voir le vendredi saint passé et l’œuvre de la Rédemption accomplie. Seuls des rachetés, seuls des enfants de la grâce peuvent vraiment porter la croix du Christ. Ce n’est que de l’union avec la Tête divine que la souffrance humaine reçoit une puissance d’expiation. Souffrir et être bienheureux dans la souffrance, se tenir debout sur la terre, aller de par les chemins poussiéreux et caillouteux de cette terre tout en siégeant avec le Christ à la droite du Père, rire et pleurer avec les enfants de ce monde sans cesser de chanter avec les chœurs angéliques la louange de Dieu, voilà la vie du chrétien, jusqu’à ce que se lève l’aurore de l’Eternité. » [3]

Edith Stein précise enfin le sens profond de l’expiation :

« Toute personne qui au cours du temps a porté a porté un destin tragique en pensant au Sauveur souffrant ou qui a pris sur elle des actes volontaires d’expiation a annulé ainsi une partie de la charge immense de fautes de l’humanité. » [4]

Il ne s’agit pas d’ajouter à l’expiation du Christ qui est parfaite et suffisante en elle-même. Il s’agit de s’y unir.

S’unir à l’expiation du Christ

Comment pouvons-nous concrètement prendre notre part de l’expiation du Christ, l’accompagner vers Jérusalem et à Gethsémani ? Le Christ-Tête accomplit l’expiation dans les membres de son Corps mystique qui se mettent corps et âme à sa disposition en vue de son œuvre de rédemption. Edith Stein distingue trois figures archétypales d’expiation en union avec le chemin de Croix de Jésus. Cette distinction peut nous aider concrètement. [5]

La première figure est celle de la Vierge Marie. Elle est l’archétype de ceux que « l’Amour du Christ pousse à descendre dans la nuit la plus noire » et à boire à ses côtés la coupe d’amertume. À la suite de la Vierge Marie, il faut placer de grands mystiques comme Jean de la Croix ou encore les martyrs.

Vient ensuite la figure de Symon de Cyrène ; à lui se rattachent ceux qui acceptent une souffrance imposée par le destin, qu’ils n’ont pas désirée, en se souvenant de la souffrance de Jésus. Si nous traversons une épreuve morale majeure, une maladie ou un deuil, nous pouvons les transformer en sacrifice d’expiation en les acceptant par amour pour Jésus, quoi qu’elles nous coûtent. Un jour ou l’autre, ce chemin s’ouvrira devant nous. N’ayons pas peur de nous y engager : le Seigneur y est très présent, nous l’y rencontrerons et nous serons porteurs de grâce pour autrui.

La dernière figure est celle de Véronique. C’est une figure rapportée par la tradition et non par l’Évangile. Véronique serait l’une de ses femmes qui ont pleuré sur le sort de Jésus en route vers le Golgotha. Véronique aurait essuyé le visage de Jésus et les traits du Sauveur se seraient imprimés sur le linge qu’elle lui aurait tendu d’où son nom « vera icona », la véritable icône du Christ. Véronique représente ceux qui compatissent douloureusement aux souffrances des autres et les soulagent par amour pour le Christ souffrant.

Nous sommes tous appelés à entrer dans cette catégorie sans plus tarder et à devenir de vraies icônes du Christ. Non pas en accomplissant simplement de bonnes œuvres mais en prenant sur nous une partie de la souffrance de nos frères, au risque de souffrir nous aussi, et en recherchant en eux le visage du Seigneur. La charité doit faire mal et doit coûter, disait St Vincent de Paul. Tant que nous ne ressentons pas avec angoisse et tristesse la souffrance d’autrui, nous sommes dans une philanthropie ordinaire, mais pas dans la vraie charité. Tant que nous n’y voyons pas le Christ nous ne sommes pas dans l’expiation mystique. Autant de grâces à demander dans la prière, bien sûr.

Nous pouvons terminer notre médiation par cette prière du Cardinal Daniélou :

« J'accepte toute souffrance que vous voudrez m'envoyer, du corps, du cœur, de l'intelligence, de l'âme. Je m'abandonne entièrement à vous. Je sais que je dois entièrement mourir. Et je sais que l'heure en est venue maintenant. Il faut que les fleurs se fanent, que les joies des sens, de l'intelligence, du cœur, du moi, de l'âme même, que tout cela disparaisse, pour que les fruits que vous désirez paraissent ; que meurent surtout ces foyers de volupté, d'orgueil, de curiosité, cette triple concupiscence, foyer de tout péché ; qu'elle sèche et meure comme une peau morte ; rien n'est sain dans ma chair, le péché a tout corrompu et tout doit mourir : non pas seulement ceci ou cela, mais tout. (…) O Jésus, je désire aussi porter avec vous le poids du péché des autres, que mon calice soit plus amer pour que le leur soit plus léger ; je veux bien avec vous prendre le plus pénible, si vous daignez me l'accorder. Jésus, j'ai peur de la souffrance. Mais je peux la considérer dans toute son extension, voir l'univers de la souffrance. Et je vous vois partout, VOUS l'avez prise tout entière, il n'y a pas une place où je ne (vous) trouve, pas une humiliation, pas une souffrance, pas un abandon. Alors l'univers de la souffrance ne me fait plus peur puisque je vous y trouverai toujours et que quand je vous ai, j'ai tout, puisque je ne crains qu'une chose, qui est d'être séparé de vous. Jésus, je veux rassembler en ces jours toutes les souffrances de ma vie, ses humiliations, tout cela qui a été souvent mutile, pour le rendre utile aujourd'hui en l'unissant à votre souffrance et en l'acceptant avec vous. » [6]

 

[1] Jean Daniélou SJ, Carnets spirituels, Cerf 1993, p.307.

[2] Edith Stein, Source cachée (œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p. 233.

[3] Edith Stein, Source cachée (œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p.234.

[4] Cité par Christophe Krujien, Bénie par la Croix : l’expiation dans l’œuvre et la vie d’Edith Stein , Tempora 2009, avec des extraits disponibles ici : www.exultet.net/eshop/media/ebooks_samples/L000469-01s.pdf

[5] Nous suivons ici Christophe Krujien, Bénie par la Croix.

[6] Jean Daniélou SJ, Carnets spirituels, Cerf 1993, p.308.