Lectio Divina

Méditation : Jean-Baptiste, apostrophe et effacement

Quelle figure contradictoire que Jean-Baptiste ! Il est radical dans l’appel à la conversion, et emploie une dureté de ton qui dérange nos habitudes et nos convenances. Comment se permet-il d’apostropher les foules qui viennent implorer le pardon par l’expression intolérante d’« engeance de vipères » (Lc 3, 7) ?

Pourtant, Jean est aussi celui qui retrouve toute douceur et humilité lorsqu’il parle du Messie, vers lequel toute sa vie est tendue : «il vient Celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales » (Lc 3, 16). Ou encore : «L’ami de époux est ravi de joie à la voix de l’époux… Il faut qu’il grandisse et que je diminue » (Jn 3,30). Jean s’efface devant la personne du Christ. Il n’est qu’une « voix qui crie dans le désert »

Appelé à une annonce sublime, il a appris par le jeûne et les prières à ne pas se mettre en avant : « il demeurait dans les déserts jusqu'au jour de sa manifestation à Israël » (Lc 1,80). C’est le sens de sa longue préparation loin des hommes : une mission si grande comportait des tentations plus grandes encore. Sa mission de précurseur achevée, Jean reste humblement dans l’ombre de la prison d’Hérode en attendant sa décapitation… Une dernière fois, il précède humblement son Maître.

Combiner l’appel à la conversion et l’effacement, le don total de soi et la discrétion parfaite : une tâche difficile pour le chrétien d’aujourd’hui. Comme écrit Origène : « Quant à moi, je pense que le mystère de Jean, encore aujourd’hui, s’achève dans le monde » (In Lucam 4). Saint Jean-Paul II soulignait également l’actualité du Précurseur :

« Lorsque dans la liturgie de ce jour de l'Avent, l'Église nous répète l'appel de Jean-Baptiste clamé sur le Jourdain, elle veut que cette ‘préparation’ réalisée de jour en jour, d'étape en étape, qui constitue la trame de toute notre vie, nous la réalisions en nous souvenant de Dieu. Parce qu'en fin de compte, c'est à la rencontre avec l ui que nous nous préparons. Et toute notre vie sur la terre a définitivement sens et valeur quand nous nous préparons toujours, avec constance et cohérence, à cette rencontre. » [1]

Conversion

Reconnaissons tout d’abord l’urgence de la conversion. La « voix qui crie dans le désert » est d’une actualité brûlante. Chiara Lubich en décrivait l’apparition dans le monde moderne, toujours aussi bruyant et éloigné de Dieu :

« Notre âme est souvent inondée par un tourbillon de voix provenant de toutes parts, surtout lorsqu’elle ne sait pas encore ce que signifie aimer Dieu. Ce sont des voix insonores, mais fortes : voix du cœur, voix de l’intellect, voix du remords, voix d’amertume, voix des passions… et nous suivons tantôt l’une, tantôt une autre, en remplissant notre journée d’actes qui concrétisent ces voix, ou au moins sont déterminées, de quelque façon, par ces voix. C’est pourquoi notre vie, même si nous sommes en grâce de Dieu, n’est illuminée que rarement par le soleil, et le reste s’immerge dans un ennui que condamne souvent une voix plus forte que les autres : il ne semble pas que ce soit cela la vraie vie, la vie pleine. Au contraire, si l’âme se tourne vers Dieu et commence à l’aimer, et si son amour est sincère, s’il est concret, s’il est de chaque instant, alors entre toutes ces voix qui accompagnent la vie, de temps en temps, elle en découvre une particulière. Plus qu’une voix, c’est une lumière qui ouvre une brèche, avec douceur, dans le concert compliqué de l’âme. C’est une pensée presque imperceptible qui s’offre à l’âme, peut-être plus délicate que les autres, plus subtile. Il s’agit, parfois, de la voix de Dieu. » [2]

Pendant l’Avent, l’appel à la conversion personnelle est donc pressant. Saint Jean-Paul II l’a très bien expliqué au regard du passage de Luc cette semaine :

« Le terme ‘préparez’ est la parole de la conversion — en grec y correspond l'expression metanoia ; à cela on voit que cette expression s'adresse à l'homme intérieur, à l'esprit humain. Et c'est ainsi qu'il faut comprendre le mot ‘préparez’. Le langage du prédécesseur du Christ est métaphorique. Il parle des voies, des sentiers qu'il faut ‘aplanir’, des montagnes ou collines qu'il faut abaisser, des ravins qu'il faut ‘remplir’ pour leur donner un niveau mieux approprié ; il parle enfin des chemins raboteux qu'il faut ‘niveler’. Tout ceci est dit par métaphore comme s'il s'agissait de se préparer à accueillir un hôte particulier à qui l'on doit rendre le pays accessible, le rendre attrayant et digne d'être visité. » [3]

Voilà une interprétation concrète du passage d’Isaïe : La Terre qu’habite le peuple saint va bientôt être visitée par son Seigneur, il convient donc de la préparer. Que tous se mettent au travail pour offrir au grand Roi un pays digne de sa personne… Mais de quelle terre s’agit-il ? La vraie Terre sainte, c’est l’âme de l’homme où Dieu veut résider ; c’est là qu’Il veut naître de nouveau à Noël. Origène le décrit à merveille :

« Que chacun se considère soi-même, ce qu'il était avant de croire, et il découvrira qu'il a été une vallée basse, une vallée en pente rapide, plongeant vers les bas-fonds. Mais le Seigneur Jésus a envoyé l'Esprit Saint, son remplaçant. Alors toute vallée a été comblée, par les bonnes œuvres et les fruits de l'Esprit Saint. La charité ne laisse pas subsister en vous de vallée, si bien que, si vous possédez la paix, la patience et la bonté, non seulement vous cesserez d'être vallée, mais vous commencerez à être montagne de Dieu. […] le texte poursuit : ‘Les passages tortueux deviennent droits’. Chacun de nous était tortueux, du moins s'il l'était et ne le reste plus aujourd'hui, car, par l'avènement du Christ qui s'est réalisé pour notre âme, tout ce qui était tortueux a été redressé. A quoi peut-il nous servir en effet, que le Christ soit venu jadis dans la chair, s'il n'est pas venu aussi jusqu'à notre âme ? […] Donc Jésus mon Seigneur est venu ; il a égalisé nos aspérités et converti en routes unies tout ce qui était chaotique, pour faire de nous un chemin sans danger de chute, un chemin facile et très pur, pour que Dieu le Père puisse progresser en nous et que le Seigneur Jésus Christ fasse en nous sa demeure et dise : ‘Mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui.’ (Jn 14,23) » [4]

Nous sommes appelés à vivre de l’intérieur l’oracle d’Isaïe rappelé par Luc : préparer notre cœur pour la venue du Christ. « Voix de celui qui crie dans le désert »… Quel désert se cache en nous, qui a besoin d’être irrigué par la grâce ? Quel sentier tortueux de comportements ambivalents, quels ravins de péché et quelles montagnes d’orgueil et de vanités déforment encore notre cœur ?

Pour prendre une résolution concrète, il me suffit d’imaginer que ma rencontre définitive avec Jésus aura lieu dans une heure. Que voudrais-je alors avoir changé dans ma vie ? Le Seigneur, dans sa miséricorde, m’offrira sans doute quelques années de plus pour le réaliser, mais il faut commencer aujourd’hui…

Annonce : être une voix…

Vient ensuite l’appel à témoigner, c’est-à-dire à appeler autrui pour qu’il entre dans ce mouvement de conversion. Le texte d’aujourd’hui s’applique à tous ceux d’entre nous qui exercent un ministère dans l’Église, petit ou grand ; mais aussi à chaque baptisé porteur de l’Évangile. « Voix de celui qui crie dans le désert »… Il y a là trois éléments que nous allons analyser successivement.

Une voix : nous ne sommes qu’une voix et ne devons pas attendre de remerciements, de récompense, même sous la forme subtile du respect, des honneurs ou des promotions. Réjouissons-nous plutôt si certains, par notre ministère ou notre témoignage, s’ouvrent à la parole de Dieu et se convertissent , tout en nous souvenant que c’est là l’œuvre de Dieu et non la nôtre. Le reste est sans importance. Comme l’écrit saint Paul aux Philippiens : « Celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu’à son achèvement » (Ph 1,6). Paul a semé par sa parole pour transmettre l’Évangile, mais il abandonne la croissance et les fruits dans les mains du Seigneur (cf. 1Co 3,6).

Au contraire, les paroisses et les institutions d’Église sont parfois occupées par des querelles de personnes qui défendent jalousement des places gardées, empêchent les autres de s’exprimer et agissent plus pour se faire valoir que pour laisser Dieu toucher les cœurs. Acceptons les missions que l’on nous confie, mais n’en demandons pas et ne cumulons pas… Sachons laisser la place et la parole aux autres ; ne nous mettons jamais en avant ; accueillons tous les membres de nos équipes comme des frères et non comme de rivaux. Soyons en tenue de service et non de cocktail ou de gala. Un auteur très impliqué dans la réforme liturgique, le bénédictin Adrien Nocent, nous invite à imiter Jean sur ce point :

« Ainsi Jean nous est sans cesse présent durant la liturgie de l’Avent. En réalité, son exemple doit rester constamment devant les yeux de l’ Église. Car l’Église et chacun de nous en elle, nous avons pour mission de préparer les voies du Seigneur, d’annoncer la Bonne Nouvelle. Mais la recevoir exige une conversion. Car entrer en contact avec le Christ suppose un arrachement à soi. Sans cette ascèse, le Christ peut être au milieu du monde, sans qu’il soit reconnu (Jn 1,26). Comme Jean, l’ Église et ses fidèles ont le devoir de ne pas faire écran à la lumière, mais de lui rendre témoignage (Jn 1,7). L’Épouse qu’est l’ Église doit céder la place à l’ Époux ; elle est témoin, elle doit s’effacer devant celui dont elle témoigne. Rôle difficile que celui d’être présente au monde, fermement présente jusqu’au martyre, comme Jean, mais de ne pas pousser en avant une ‘institution’, au lieu de la personne même du Christ. Rôle missionnaire toujours difficile que celui d’annoncer la Bonne Nouvelle et non une race, une civilisation, une culture, un pays : ‘Il faut qu’il croisse et que je diminue’ (Jn 3,30). Annoncer la Bonne Nouvelle, et non pas telle spiritualité, tel ordre religieux, telle action catholique spécialisée, tel clocher ; comme Jean, montrer à ses propres disciples où se trouve pour eux ‘l’Agneau de Dieu’ et ne pas les accaparer comme si nous devions être nous-mêmes leur lumière. » [5]

Cette tâche difficile, nous la voyons mise en œuvre par un Jean-Baptiste moderne, le pape François. Il confiait récemment qu’ une de ses douleurs est d’être trop sous le feu des projecteurs : les médias pourraient se fixer trop sur sa personne, au détriment du Christ… Il a commenté la figure du précurseur dans ce sens – une leçon pour tous ceux qui ont des responsabilités dans l’Église :

« En somme, Jean-Baptiste pouvait se vanter, se sentir important, mais il ne l’a pas fait, il indiquait seulement, il se sentait la voix et non la parole. Voilà le secret de Jean. Il n’a pas voulu être un idéologue. Il a été un homme qui s’est nié lui-même, pour que la parole grandisse. Voilà alors l’actualité de son enseignement : Nous, comme Église, nous pouvons aujourd’hui demander la grâce de ne pas devenir une Église idéologisée […, mais] une Église qui écoute religieusement la parole de Jésus et la proclame avec courage, une Église sans idéologie, sans vie propre, une Église qui est mysterium lunae, qui prend la lumière de son époux et qui doit abaisser sa propre lumière pour que ce soit la lumière du Christ qui resplendisse. » [6]

… qui crie dans le désert

Une voix qui crie... Nous pouvons avoir la tentation de rechercher le compromis, de ne vouloir froisser personne, de ne pas choquer. Or, ce que nous annonçons ne vient pas de nous mais de Dieu. Étant les instruments du Seigneur, nous n’avons pas à interpréter et à adapter ce que nous avons-nous-mêmes reçu, sous prétexte d’être à la mode, ou selon une science de mauvais aloi. Ce serait céder à l’orgueil et se fourvoyer.

Ce n’est pas à une mission humaine que nous sommes appelés, et la popularité ne doit pas nous servir de mètre-étalon. Nous sommes envoyés pour annoncer le Christ et l’Évangile. Il convient certes de le faire charitablement et avec respect, mais nous n’avons ni à édulcorer le message, ni à prendre des précautions exagérées. N’ayons pas peur. La vérité qui nous est confiée est non seulement bonne pour tout homme, mais elle lui est indispensable, car elle est la porte de l’éternité bienheureuse pour laquelle il est fait. Celui qui évangélise avec cette conviction est très souvent étonné de l’écho rencontré auprès de personnes qui auraient pu s’offusquer, se désintéresser ou exprimer un profond rejet, et qui finalement sont touchées. N’ayons donc pas peur d’être une voix qui crie sous le souffle de l’Esprit. Saint Jean-Paul II écrivait ainsi dans son encyclique sur la mission :

« Aujourd'hui, l'appel à la conversion que les missionnaires adressent aux non-chrétiens est mis en question ou passé sous silence. On y voit un acte de « prosélytisme »; on dit qu'il suffit d'aider les hommes à être davantage hommes ou plus fidèles à leur religion, qu'il suffit d'édifier des communautés capables d'œuvrer pour la justice, la liberté, la paix, la solidarité. Mais on oublie que toute personne a le droit d'entendre la Bonne Nouvelle de Dieu, qui se fait connaître et qui se donne dans le Christ, afin de réaliser pleinement sa vocation. La grandeur de cet événement est mise en relief par les paroles de Jésus à la Samaritaine: « Si tu savais le don de Dieu », comme aussi par le désir inconscient mais ardent de la femme: « Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif » (Jn 4, 10. 15). » [7]

Dans le désert . En dépit des apparences, nos familles, nos groupes d’amis, nos lieux de vie et ce monde en général, sont un désert ; un désert assoiffé d’une parole qui apporte la vie, la joie ; assoiffé surtout d’un visage, celui du Christ. Nous préférerions souvent prêcher et témoigner dans des pâturages bien verts, nos cercles de Chrétiens croyants bien réconfortants, nos milieux sociaux et intellectuels, mais c’est dans le désert que la parole de Dieu est adressée à Jean. Voilà comment le cardinal Ratzinger, dans une conférence sur la nouvelle évangélisation, voyait la dimension collective de notre témoignage, qui permet de faire refleurir le désert de ce monde :

« Ici nous devons également garder à l’esprit l’aspect social de la conversion. Certes, la conversion est avant tout un acte éminemment personnel, elle est personnalisation. Je me sépare de la formule « vivre comme tout le monde » (je ne me sens plus justifié par le fait que tous font ce que je fais) et je trouve devant Dieu mon propre moi, ma responsabilité personnelle. Mais la vraie personnalisation est également toujours une nouvelle et plus profonde socialisation. Le moi s’ouvre de nouveau au toi, dans toute sa profondeur, en donnant naissance à un nouveau Nous. Si le style de vie répandu dans le monde comporte un risque de dépersonnalisation, de vivre non pas sa propre vie, mais la vie de tous les autres, dans la conversion doit se réaliser le nouveau Nous du cheminement commun avec Dieu. En annonçant la conversion, nous devons aussi offrir un parcours de vie, un espace commun du nouveau style de vie. On ne peut pas évangéliser uniquement par des paroles; l’ Évangile crée la vie, il crée une communauté de parcours; une conversion purement individuelle n’a pas de consistance… » [8]

Le pape François nous appelle sans cesse à aller vers les périphéries. N’ayons pas peur de sortir de nos cercles habituels. Ces périphéries peuvent dans un premier temps être très proches : personnes isolées et découragées, ou jeunes en désarroi dans nos familles ; voisins et collègues de bureau ignorant Dieu ; proches ou paroissiens vivant des situations personnelles sans issue et moralement dégradantes : personnes sans-abris, prostituées, drogués ; divorcés remariés, personnes à tendance homosexuelle ; adeptes de croyances syncrétistes ou agnostiques en recherche… Les âmes ont soif de Dieu et sortent de leur retraite lorsqu’elles entendent la voix d’un Jean Baptiste moderne et véritablement évangélique.

Terminons par une prière anonyme trouvée sur le web, qui peut nous inspirer pour confier notre voix à l’Esprit Saint :

« Esprit Saint, plus j'évangélise, plus je vois que je n'évangélise guère... C'est t oi qui fait tout...et qui rattrape tout ! J'ai technicisé mon approche et tu t'es éloigné. J'ai ultra-sensibilisé mes propos et Tu as refusé la caricature... J'ai voulu provoquer ton effusion pour ma confusion ! Car l'effusion de l'Esprit, c'est d'abord charité, vérité, baptême et confirmation, On ne peut appuyer sur un bouton pour te faire venir à l'heure programmée... Tu étais déjà là, tout simplement dans les sacrements la prière et la vie chrétienne ordinaire et comme saint Augustin, je te cherchais à l'extérieur, l'extra-ordinaire… » [9]

 

[1] Jean-Paul II, Homélie du 9 décembre 1979, disponible ici .

[2] Chiara Lubich, Spesso l’amore non è amore, in La dottrina spirituale, Mondadori, p. 190 (notre traduction).

[3] Jean-Paul II, Homélie du 9 décembre 1979, disponible ici .

[4] Origène, Homélies sur saint Luc, Sources Chrétiennes 67, p. 300-302.

[5] Adrien Nogent osb, Contempler sa gloire (Avent-Noël-Epiphanie), Ed. Universitaires, p. 58.

[6] Pape François, méditation matinale du 24 juin 2013 (transcription libre d’une homélie improvisée), disponible ici .

[7] Jean-Paul II, encyclique Redemptoris Missio, nº46 (Conversion et baptême), disponible ici .

[8] Cardinal Ratzinger, conférence du 10 décembre 2000 sur la Nouvelle Evangélisation, disponible ici .