Lectio Divina

Méditation : Famille, vocation et Temple

Les lectures de ce jour nous parlent de la croissance des enfants au sein des familles, et donc du rôle et du sens profond de la famille. De façon subtile, elles évoquent aussi le thème de la vocation personnelle : Jésus formule la sienne avec indépendance dans le Temple, saint Jean nous décrit la vocation commune de tous les baptisés, tandis qu’Anne pose les fondements de la vocation de son fils, en le consacrant au sanctuaire. Enfin elles nous parlent de la vocation de tout baptisé et du temple que nous sommes.

La famille

La famille est une réalité voulue par Dieu comme lieu d’introduction au monde extérieur et de découverte de l’amour divin. Le Catéchisme nous en décrit la beauté :

« La famille chrétienne est une communion de personnes, trace et image de la communion du Père et du Fils dans l’Esprit Saint. Son activité procréatrice et éducative est le reflet de l’œuvre créatrice du Père. Elle est appelée à partager la prière et le sacrifice du Christ. La prière quotidienne et la lecture de la Parole de Dieu fortifient en elle la charité. La famille chrétienne est évangélisatrice et missionnaire. Les relations au sein de la famille entraînent une affinité de sentiments, d’affections et d’intérêts, qui provient surtout du mutuel respect des personnes. La famille est une communauté privilégiée appelée à réaliser une mise en commun des pensées entre les époux et aussi une attentive coopération des parents dans l’éducation des enfants. » [1]

Cette famille est donc formée nécessairement d’un homme et d’une femme, seule image complète de l’humanité. Sans juger personne, il est important de ne pas accepter de compromis sur ce point. Deux hommes ou deux femmes ne peuvent pas introduire un enfant à la réalité d’un monde fait d’hommes et de femmes dans la différence et la complémentarité des psychologies et des talents. C’est de l’altérité que jaillit la richesse du don. Mais cela ne suffit pas. Les enfants, pour se construire, ont besoin de sécurité et de la stabilité sinon le monde est, pour eux, incertain et effrayant. Ils ont besoin de savoir que l’amour vrai ne revient pas sur sa parole et ne change pas au gré des fluctuations affectives. C’est ce dont témoignent Elcana et Anne, Joseph et Marie. Le pape François soulignait un aspect important de cette réalité, la présence du père au sein de la famille :

« L’homme revêt un rôle tout aussi décisif dans la vie de la famille, en se référant plus particulièrement à la protection et au soutien de l’épouse et des enfants. Beaucoup d’hommes sont conscients de l’importance de leur rôle dans la famille et le vivent avec les qualités spécifiques du caractère masculin. L’absence du père marque gravement la vie familiale, l’éducation des enfants et leur insertion dans la société. Son absence peut être physique, affective, cognitive et spirituelle. Cette carence prive les enfants d’un modèle de référence du comportement paternel. » [2]

Tout cela trouve un prolongement spirituel. La famille est la première réalité d’Église. Les enfants forgent leur image de Dieu le Père à partir de leur propre père terrestre. Ils comprennent la tendresse de Dieu à partir de celle de leur mère et forment souvent leur capacité de confiance en fonction de la confiance vécue dans le couple. Ils trouvent dans le couple une image – lointaine certes, mais réelle – de la vie trinitaire où un seul amour forme une seule réalité indissoluble, sans que les personnes soient confondues.

Pour autant, tout le monde n’a pas cette chance et ce n’est pas nécessairement un obstacle car Dieu pourvoit. Une belle illustration nous est offerte par la vie de sainte Mariam – sœur Marie de Jésus Crucifié (1846-1878), la « petite Arabe » - une carmélite palestinienne, canonisée par le pape François le 17 mai 2015, et dont la vie fut très mouvementée. Alors qu’elle avait trois ans, son père, sur le point de mourir, se trouva dans l’angoisse de laisser seule sa fille ; son épouse devait mourir quelques jours après. Il se tourna alors vers une image de Saint Joseph et le supplia : « Grand saint, voici mon enfant : la sainte Vierge est sa mère, daigne veiller, toi aussi sur elle, sois son père. »[3]

Cette intuition spirituelle était très juste : à saint Joseph a été confiée rien moins que l’éducation du Fils de Dieu… Lorsque l’Évangile note qu’« Il leur était soumis », cela s’entend surtout du « chef de famille », Joseph. Lui, pauvre pécheur, devait diriger la vie à Nazareth. Il présidait en particulier la prière familiale… devant la Vierge Immaculée et la deuxième Personne de la Trinité ! Origène s’est laissé frapper par ce paradoxe :

« Chers enfants, nous devrions apprendre à nous soumettre à nos parents. Le plus grand est soumis au plus petit. Jésus a compris que Joseph était plus grand que lui en âge, et donc qu’il devait lui rendre l’honneur dû aux parents. Il a ainsi laissé un exemple pour tout fils… Et je crois que Joseph a compris que Jésus, qui lui était soumis, était plus grand que lui. Il le savait : son maître lui était soumis et restreignait son autorité par déférence… Donc, chacun devrait se rendre compte qu’un homme inférieur est souvent en charge d’hommes supérieurs. » [4]

On sait que sainte Catherine Labouré fit un acte d’abandon semblable, à la mort de sa mère, étreignant la statue de Marie, en un geste qui laissa la servante présente totalement bouleversée. Aussi n’ayons pas peur de prendre chez nous la Sainte Famille si nos familles sont frappées par le deuil, l’abandon ou la séparation. Son intercession est concrète et puissante.

Vocation au sein de la famille

Nous avons en principe appris dans notre famille naturelle à être fils ou filles, pour découvrir l’appel à l’amour du Père céleste.Nous avons aussi bénéficié de la paternité ou maternité spirituelle de prêtres, consacré(e)s et laïcs qui nous ont baptisés, enseignés, puis éclairés sur le chemin de la croissance spirituelle. Nous avons, enfin, découvert l’appel personnel que Dieu nous adressait : c’est ce que nous nommons la « vocation ». A un moment de notre croissance spirituelle, nous avons non seulement pu nous approprier la foi reçue d’autrui mais également voir se dessiner un chemin original qui est le plan de Dieu pour nous. Pour certains, ce plan est celui de la consécration totale au service de l’Évangile.

La vocation met parfois un certain temps à se réaliser. Chez sainte Mariam, elle fut perçue très tôt [5], mais bien des péripéties sont intervenues avant qu’elle pût la réaliser, tout comme Catherine Labouré, la voyante de la rue du Bac ou Marguerite-Marie, qui reçut les révélations du Sacré-Cœur, toutes deux longtemps empêchées d’entrer au couvent… Jésus lui-même retourna à Nazareth et « leur était soumis ». Une vingtaine d’années de « vie cachée » furent encore nécessaires avant le début de son ministère public. Saint Claude La Colombière a beaucoup admiré cette période d’enfouissement vécue par Jésus, analogue aux années de séminaire, pour se préparer à la mission :

« Pour les talents de l’esprit, soit naturels, soit surnaturels, Il [Jésus] les tient cachés durant l’espace de trente ans ; durant tout ce temps un profond silence, une vie simple, obscure, inconnue, le dérobe lui-même à la lumière ; on le confond avec la plus vile populace. Mon Dieu, que de noblesse dans cette obscurité ! Que vous me paraissez admirable dans ces ténèbres ! Qu’un discours entier serait bien employé à mettre au jour une humilité si parfaite, un mépris si héroïque de toute la gloire du monde ! Mais j’ai tant de choses à dire que je ne puis m’étendre sur aucune… » [6]

La vocation religieuse ou sacerdotale doit pouvoir s’épanouir normalement dans la famille naturelle, surtout si elle est chrétienne. C’est un don de Dieu et le signe que la foi a été transmise. Si nous craignons que l’un de nos enfants soit appelé par Dieu, interrogeons-nous sur ce que cela cache de possessivité et de manque de foi en la vie surnaturelle, de confiance en l’amour du Seigneur. La vocation ne détruit pas nos enfants, elle les réalise. Nous n’avons d’ailleurs pas à donner nos enfants au Seigneur car ils ne nous appartiennent pas. Ce sont eux qui se donnent. Puissions-nous ne pas être un obstacle à l’appel de Dieu et à la générosité de nos jeunes.

En revanche, il est bien sûr naturel de ressentir le départ de nos enfants surtout lorsque leurs choix nous déconcertent. A force de vivre avec eux, nous oublions souvent qu’ils ne font pas partie intégrante de nous-mêmes, sont différents de nous et doivent partir. C’est exactement ce qui arrive à Marie et Joseph dans l’épisode de ce jour. Ils connaissent tous deux l’origine divine de Jésus, mais avec le temps, il est devenu pour eux un enfant ordinaire, leur enfant, au point qu’ils s’étonnent de le trouver au milieu des docteurs de la Loi et que sa réponse les prend de court. Dans une moindre mesure, nos enfants aussi viennent de Dieu et sont faits pour Dieu et non pour nous. Ce doit être notre joie.

Le Temple et nous

Le sommet de toute la liturgie de ce dimanche est clairement la réponse de Jésus à Marie, si profonde et souveraine. Il affirme devoir être «dans les choses de son Père » (ἐν τοῖς τοῦ πατρός μου, en tois tou patrou mou), une expression que le pape Benoît XVI explique ainsi :

« Le mot ‘Père’ domine le ton de cette réponse et fait émerger tout le mystère christologique. Ce mot ouvre donc le mystère, il est la clé du mystère du Christ, qui est le Fils, et est aussi la clé de notre mystère de chrétiens, qui sommes fils dans le Fils. Dans le même temps, Jésus nous enseigne comment être fils, précisément dans le fait d'être avec le Père dans la prière. Le mystère christologique, le mystère de l'existence chrétienne est intimement lié, fondé sur la prière. Jésus enseignera un jour à ses disciples à prier, en leur disant : lorsque vous priez, dites ‘Père’. Et, naturellement, ne le dites pas seulement avec les mots, mais avec votre existence, apprenez toujours plus à le dire avec votre existence : ‘Père’ ; et ainsi, vous serez de vrais fils dans le Fils, de vrais chrétiens. » [7]

La seconde lecture (1Jn 3) vient expliquer cette vocation chrétienne, commune à tous les baptisés : il s’agit bien d’une vocation, c’est-à-dire d’un appel que Dieu le Père nous adresse, pour que nous le rejoignions et puissions « le voir tel qu’il est ». Il s’agit aussi d’une réalité « en construction » ; nous avons déjà reçu la vie divine (nous sommes enfants de Dieu dès maintenant), mais pas encore dans sa plénitude, puisque notre vie est ce chemin vers le Père.

En ce dimanche, Jésus nous donne un témoignage : en restant dans le Temple, en présence de Dieu et en revendiquant sa mission, il nous conduit à nous interroger sur l’ardeur de notre amour pour Dieu et pour sa maison, l’Église.

Jésus avait le cœur brûlant en entrant dans la maison de son Père. Qu’en est-il de nous dans la prière, à la messe, à l’office si nous sommes religieux ? Nous confessons-nous dans la joie en nous émerveillant de la miséricorde de Dieu ? Avons-nous le désir d’aller l’adorer, même si nous ne ressentons rien de particulier, mais simplement parce que nous savons qu’il est là et qu’il nous aime ? Sommes-nous des passionnés de la Parole de Dieu ? Nous posons-nous comme Jésus, des questions, cherchons-nous des réponses ou pensons en savoir assez ou même tout savoir… ?

Jésus brûle aussi d’amour pour la maison de son Père et veut s’occuper de ses affaires. Plus tard, il prêchera dans le Temple, il le purifiera de ses marchands et y affrontera des contradicteurs mais, par amour pour les hommes, et pour les sauver, il ne se découragera pas. Il prophétisera que ce Temple est comparable à son corps. Nous qui sommes devenus enfants de Dieu et fils de cette maison, l’Église, partageons-nous son zèle ? Avons-nous à cœur chaque jour, à temps et à contretemps, d’annoncer l’Évangile, seul vraie source de bonheur ? Face aux hommes qui s’égarent loin du Dieu qui les aime et est mort pour eux, reprenons-nous à notre compte le cri de saint Dominique : « mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ?… »

Voici une prière que sainte Mariam affectionnait particulièrement, et qui pourra nous aider pour notre méditation :

« Esprit Saint, inspirez-moi;
Amour de Dieu consumez-moi;
Au vrai chemin conduisez-moi ;
Marie ma Mère regardez-moi ;
Avec Jésus, bénissez-moi;
De tout mal, de toute illusion,
De tout danger préservez-nous. »

 

[1] Catéchisme, nº2205-6.

[2] Pape François, Exhortation Amoris Laetitia, nº55.

[3] Amédée Brunot, Mariam, la petite Arabe. Sœur Marie de Jésus Crucifié, éditions Salvator, Mulhouse, 1992, p.12. Sur la vie de sainte Mariam, voir ce site des carmélites de Bethléem (la communauté qu’elle a fondée).

[4] Origène, Homélies sur l’Evangile de Luc, XX, 5 (traduction personnelle).

[5] Amédée Brunot, Mariam, la petite Arabe. Sœur Marie de Jésus Crucifié, éditions Salvator, Mulhouse, 1992, p.12. Sur la vie de sainte Mariam, voir ce site des carmélites de Bethléem (la communauté qu’elle a fondée).

[6] Saint Claude La Colombière, Œuvres complètes (édition Seguin, 1832), tome I, p. 326.

[7] Benoît XVI, Audience générale, 28 décembre 2011.