Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

 

Lors de l’inauguration de sa vie publique, dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus se présente comme un prophète. Après avoir proclamé puis commenté un oracle d’Isaïe (semaine dernière), il ajoute : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays » (Lc 4,24) ; il donne alors l’exemple d’Élie et d’Élisée, deux figures prophétiques qui ont marqué l’histoire d’Israël. C’est pourquoi la liturgie nous propose en première lecture d’ouvrir le début du livre de Jérémie, le prophète par excellence, pour y contempler la vocation au service de la Parole divine, avec ses difficultés et sa grandeur (Jr 1).

La première lecture : Jérémie, prophète des nations (Jr 1)

Jérémie fut le prophète choisi par Dieu pour accompagner le peuple élu dans sa plus grande épreuve : le siège de la Ville sainte, sa destruction ainsi que celle du Temple, et la déportation à Babylone (587 av. J.-C.). Sa mission est donc de prêcher la conversion, avant la chute, et de soutenir l’espérance dans la promesse divine, après la catastrophe : l’histoire n’échappe pas au Dieu d’Israël, et l’exil va devenir un lieu de révélation.

Les trois premiers versets du livre Jérémie présentent son cadre chronologique : le ministère du prophète s’est étendu sur les règnes de Josias, Joiaqim et finalement Sédécias, « jusqu'à la déportation de Jérusalem, au cinquième mois » (v.3). Une période d’infidélités religieuses et d’injustice sociale que Dieu veut dénoncer par la bouche de Jérémie : « Je prononcerai contre eux mes jugements à cause de toute leur méchanceté, car ils m'ont abandonné, ils ont encensé d'autres dieux, ils se sont prosternés devant l'œuvre de leurs mains » (v.16).

La liturgie ne choisit que quelques versets de ce chapitre, centrés sur la vocation personnelle du prophète, et la force qui lui viendra d’en-haut pour affronter les difficultés. À l’origine de son ministère se trouve un mystère profond, ce regard que le Seigneur pose sur son prophète depuis toute éternité : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais… » (v.4) ; c’est ce regard qui donne à Jérémie la consolation dans les épreuves, et surtout la conviction de ne pas parler de lui-même, mais d’avoir reçu gratuitement une mission pour le Peuple. Il s’oppose aux faux prophètes, qui entretiennent le peuple dans l’illusion et que le Seigneur veut châtier sévèrement : « Je vais m'en prendre à ceux qui prophétisent des songes mensongers, oracle du Seigneur, qui les racontent et égarent mon peuple par leurs mensonges et leur vantardise. Moi, je ne les ai pas envoyés, je ne leur ai pas donné d'ordres, et ils ne sont d'aucune utilité à ce peuple, oracle du Seigneur » (Jr 23,32).

Au contraire, les paroles de Jérémie proviennent de Dieu : « Alors le Seigneur étendit la main et me toucha la bouche; et le Seigneur me dit :‘Voici que j'ai placé mes paroles en ta bouche’ » (Jr 1,9). Mais ces paroles sont terribles : avant d’être des paroles de consolation pour soutenir Juda dans l’épreuve (Jr 30-31), elles sont des condamnations implacables contre la corruption des juges, l’injustice des rois, le mensonge des prophètes… Jérémie vient de la province (Anatot), il n’est pas d’une grande famille, comment pourrait-il avoir l’audace de les prononcer ? D’où la peur de Jérémie, ce désir de se soustraire à la mission : « Ah ! Seigneur, je ne sais pas parler, je ne suis qu’un enfant ! » (v.6). Le Seigneur veut donc le rassurer : « Ne tremble pas devant eux ! » (v.17). Cette attitude sera développée dans le psaume de la messe : « En toi, Seigneur, j’ai mon refuge… » (Ps 71,1).

Aucune promesse trompeuse dans cette révélation du Seigneur, mais une vérité difficile à entendre : Jérémie va s’attirer la persécution de tout le peuple, « rois de Juda et ses princes, ses prêtres et tout le peuple du pays » (v.18), car personne ne veut écouter la voix du Seigneur, les consciences sont plongées dans l’obscurité la plus totale. Mais Jérémie sera un phare levé dans les ténèbres de l’histoire, non par ses propres forces, mais par grâce divine : « Je fais de toi une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze » (v.18).

Il est significatif que la liturgie ait omis les versets 6 à 16, car ils s’appliqueraient mal au mystère du Christ : en effet Jésus ne formule aucun désir de se soustraire à sa mission, tout au contraire ( me voici, Seigneur, pour faire ta volonté…) ; et puis il n’est pas venu annoncer le malheur, comme Jérémie, mais l’année de bienfaits du Seigneur. Nous avions vu la semaine dernière que la dernière ligne de l’oracle d’Isaïe (une année de vengeance pour notre Dieu), elle aussi, avait été omise par Jésus à Nazareth (Lc 4). Elle correspondrait à l’oracle de Jérémie des versets 13 à 16, qui annonce le malheur à venir comme un châtiment divin. C’est pourquoi Jésus choisira plutôt les exemples positifs d’Élie et Élisée, qui sont intervenus pour sauver des veuves de la famine et guérir des lépreux de leur mal. Le Fils est venu annoncer la bonne nouvelle de l’amour du Père, et du salut qu’il apporte gratuitement.

L’évangile : rejet à Nazareth (Lc 4)

Le mystère de la vocation prophétique, déjà contemplé chez Jérémie, s’approfondit encore plus avec le Christ : il n’est pas « devenu prophète » par une élection particulière, mais il l’est par sa nature divine elle-même, ce qui donne un nouveau relief aux paroles du Seigneur : «Avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré » (Jr 1,4). Les Pères ont lu cette phrase, en lien avec le Psaume 110 ( du sein de l’aurore je t’ai engendré, v.3) comme une prophétie de la génération éternelle du Verbe.

Cette semaine, nous retournons dans la synagogue de Nazareth où nous avions écouté Jésus, dimanche dernier, proclamer un oracle d’Isaïe. Saint Luc nous avait alors faire noter habilement : « Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui » (Lc 4,20). Jésus venait de mettre en relief cette promesse du livre d’Isaïe : « Il m’a envoyé annoncer aux aveugles qu’ils retrouveront la vue » (v.18)… Et quelle est la réaction de l’auditoire qui ne quitte pas le Christ des yeux ? « Ils se disaient : n’est-ce pas là le fils de Joseph ? » (v.22) : ce sont eux les aveugles ! En effet le lecteur du troisième évangile a entendu plusieurs fois, au long des chapitres précédents, l’identité profonde de Jésus : il est Fils de Dieu… Gabriel l’a annoncé à Marie, Elisabeth a reconnu la présence de la « mère de mon Seigneur », le Père a fait entendre sa voix lors du baptême pour qualifier son « Fils bien aimé », et même le diable lui a décerné deux fois ce titre : « Si tu es Fils de Dieu… » (Lc 4,3.9). Commence ainsi le vrai enjeu de toute la vie publique de Jésus : être reconnu, grâce à la foi, dans son être profond, celui de Fils.

Ce chemin de croissance dans la foi va être long à parcourir… Dans un premier temps, seuls quelques disciples vont y parvenir, que Jésus rendra témoins de sa Transfiguration pour qu’ils entendent la voix du Père : « Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le » (Lc 9,35). Mais nous sommes encore au tout début du chemin, Jésus est confronté à la foule de ceux qui l’ont connu « selon la chair », dans son lieu d’enfance. Ils le connaissent humainement, mais sont aveugles quant à sa divinité ; il faut donc leur proposer une figure intermédiaire qui leur permette de commencer à cheminer dans le mystère. C’est pourquoi Jésus choisit la figure du prophète, l’homme de Dieu, qui est déjà présent dans l’imaginaire d’Israël. Les références sont multiples :

  • L’oracle d’Isaïe, que Jésus s’applique à lui-même, montre le prophète à venir comme celui « sur qui est l’Esprit du Seigneur, parce que le Seigneur l’a consacré par l’onction » (v.18) ;
  • Jésus cite un dicton populaire, assez moqueur, sur les médecins pour l’appliquer à son œuvre : « fais donc de même ici dans ton lieu d’origine ! » (v.23), pour énoncer une règle générale : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays » (v.24) ;
  • Il renvoie aux histoires des prophètes Élie et Élisée qui avaient secouru une veuve (cf. 1R 17) et un lépreux (cf. 2R 5), tous deux païens qui les avaient reconnus comme prophètes de Dieu. Jésus se défend ainsi d’avoir accompli des miracles à Capharnaüm, ville cosmopolite, plutôt qu’à Nazareth, sa ville natale.

La référence à Élie et Élisée au début de la mission publique de Jésus, chez Luc, est d’ailleurs très éclairante : parmi les premiers miracles que Jésus va accomplir se trouve la guérison d’un lépreux (cf. Lc 5,12), comme Élisée (voir aussi les dix lépreux dont un étranger, Lc 17). Il y aura aussi la résurrection du fils d’une veuve à Naïm (cf. Lc 7,12), et aussi la multiplication des pains, comme Élie à Sarepta. Le parallélisme est donc clair : par ces signes, Jésus veut, dans cette première étape de l’évangile, se faire reconnaître comme prophète ; il y parviendra puisque les foules, selon la réponse des disciples, le reconnaissent comme « Jean le Baptiste, ou Élie, ou encore un des anciens prophètes qui est ressuscité » (Lc 9,19). En s’appuyant sur cette conviction, Jésus commencera à faire entrer les apôtres dans le mystère plus profond de sa personne, à partir de la Transfiguration (chapitre 9 et suivants).

La scène inaugurale à Nazareth, qui avait si bien commencé puisque « tous lui rendaient témoignage » (v.22), a donc tourné à l’opposition radicale et se conclut sur un rejet de Jésus par ses propres compatriotes, ce qui a dû lui coûter une grande souffrance intérieure. Saint Matthieu, en citant le même dicton populaire sur les prophètes, en donne la raison : le manque de foi de ses auditeurs dénoncé par Jésus : « Jésus leur dit : ‘Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison.’ Et il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi » (Mt 13,57-58).

Jésus partage donc le sort des prophètes d’Israël, toujours rejetés par le peuple, comme Jérémie qui a passé de longues périodes de sa vie en prison. Mais le Christ est plus grand que le prophète d’Anatot : alors que la fureur populaire voudrait le précipiter du haut d’un escarpement, « Jésus allait son chemin » (v.40). Point besoin d’une intervention divine pour cela : saint Luc nous a suggéré que les foules étaient aveugles, il a suffi à Jésus de jouer habilement sur cet aveuglement de la violence, et d’esquiver élégamment le coup. Il va donc « descendre à Capharnaüm » (v.31) et déployer son ministère sur le bord du lac de Tibériade : c’est là que nous le retrouverons la semaine prochaine.

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