Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Jésus entre triomphalement à Jérusalem, entouré de ses disciples et d’une foule enthousiaste qui l’acclame pour ce qu’il est réellement, le Messie Sauveur : « Hosanna au Fils de David ! ». Pourtant un sort tragique l’attend. En quelques jours, tout va se retourner : le Messie acclamé sera jugé comme blasphémateur et imposteur, la foule passera des vivats aux cris de haine, et les disciples se disperseront. La Croix se profile à l’horizon, Jésus le sait en entrant dans Jérusalem ; il sait quel type de royauté il va inaugurer, et la liturgie de la messe nous le rappelle en proclamant la Passion.

Nous lisons aujourd’hui l’intégralité du récit de saint Luc, un texte très riche que nous ne pouvons pas commenter entièrement. Nous proposons donc de fixer notre attention sur trois passages qui sont propres au troisième évangile : le discours sur le Royaume au cours de la Cène, l’apostrophe aux saintes femmes pendant le chemin de Croix, et la scène des deux larrons sur le Calvaire. Jésus y découvre certains aspects de son Cœur qui sont particuliers à Luc, et ces personnages nous représentent tous.

Le Royaume qui vient et qui est déjà là

Nous nous trouvons dans l’atmosphère intime du Cénacle, lors de la Dernière Cène : Jésus a soif d’une communion profonde avec les Apôtres, ses intimes avec lesquels il brûle de partager cet ultime repas : « J'ai ardemment désiré manger cette pâque avec vous avant de souffrir » (v.15). Le mot désir (ἐπιθυμία, épithumia, de thumos, le cœur) évoque les profondeurs de l’âme. Jésus ouvre ici son cœur à ses amis, comme le notera l’évangéliste Jean, le bien-aimé qui entendra battre ce cœur en se penchant sur la poitrine du Seigneur.

Jésus dit combien il est ému de quitter ceux qu’il aime. C’est un dîner d’adieu. Entendons-le aussi pour nous. Au moment de mourir, Jésus a été brûlant d’amour pour nous tous et déchiré de nous quitter.

En désignant le repas pascal et en prenant une première fois la coupe dans ses mains, il souligne d’abord, d’un point de vue strictement humain, le caractère unique du moment « jamais plus désormais… » et l’on sent toute l’émotion de celui qui va quitter ce monde pour entrer dans une autre vie, celle du Royaume de Dieu. Mais dans un deuxième temps, Jésus prend le pain et saisit à nouveau la coupe, dans une perspective différente. Il révèle le sens de ce qui va se passer le lendemain : ceci n’est pas une Pâque ordinaire ; la vraie Pâque de l’histoire des hommes s’accomplit maintenant. C’est lui l’Agneau de Dieu qui meurt, non parce que sa vie lui est ôtée mais parce qu’il la donne librement pour que nous soyons pour toujours avec lui dans le Royaume, libérés du péché et de la mort. C’est toute sa personne qu’il donne, en nourriture et en boisson, jusque dans sa réalité corporelle et son âme tout entière, par amour pour nous. Par ce sacrifice est établie la nouvelle alliance annoncée par Jérémie 31, une alliance dans son sang et non plus le sang des victimes.

Pour introduire dans la réalité du Royaume ses disciples d’alors et de demain, il demande de perpétuer ce sacrifice comme un mémorial, en sachant que faire mémoire, dans la tradition juive, ce n’est pas seulement se souvenir mais actualiser, rendre présent : « Faites ceci en mémoire de moi » (v.19). Désormais, par l’Eucharistie, la réalité du Royaume est déjà présente sous nos yeux, elle nous est accessible. Or cette réalité est la communion avec Dieu qui nous a aimés jusqu’à mourir pour nous. Aussi appelle-t-on l’Eucharistie le « sacrement de l’amour ». C’est donc très naturellement que Jésus évoque ensuite le Royaume, en des termes qui peuvent nous sembler a priori mystérieux :

« Vous êtes, vous, ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves ; et moi je dispose [ διατίθεμαι - diatithemai] pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi : vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël » (vv. 28-30).

Les disciples, présents à ce dernier repas terrestre, qui est aussi le premier d’une communion plus resserrée avec leur maître, reçoivent la promesse d’un repas où se réalisera définitivement leur communion avec Dieu. Mais que signifie la promesse de jugement ?

Saint Paul donne peut-être une clé de lecture, dans la première lettre aux Corinthiens lorsqu’il écrit : « ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? » (1 Cor 6, 2). Ceux qui sont restés fidèles au Christ dans l’épreuve lui seront associés lorsqu’il viendra pour être glorifié et rendre à chacun selon ses œuvres. L’apocalypse reprend cette perspective : « puis j’ai vu des trônes ; à ceux qui vinrent y siéger fut donné le pouvoir de juger » (Ap 20, 2).

Pour certains exégètes[1] il s’agirait plus précisément de l’association des Apôtres au jugement final, lorsque toutes les nations paraîtront devant le Christ comme en Matthieu 25 ; pour d’autres[2] ce serait plutôt une allusion à la transmission de pouvoir du Christ à l’Église. Nous aurions alors le fondement de « l’autorité ecclésiastique »… Les deux aspects ne sont pas forcément en opposition. Jean-Paul II les combine assez bien, en partant de l’expression « je dispose du Royaume » :

« Le verbe grec diatithemai (préparer, disposer) a un sens fort, celui de disposer de façon effective, et exprime la réalité du Royaume messianique établi par le Père céleste et participé aux Apôtres. Les paroles de Jésus se rapportent sans doute à la dimension eschatologique du Royaume, lorsque les apôtres seront appelés à ‘juger les douze tribus d’Israël’ (Lc 22,30). Mais ces paroles ont aussi une valeur pour la phase actuelle, pour le temps de l’Église ici sur terre. Et c’est un temps d’épreuve. Jésus assure donc sa prière à Simon Pierre, pour que le prince de ce monde n’ait pas le dessus dans cette épreuve : ‘Satan vous a cherché pour vous trier comme le grain’ (Lc 22,31). La prière du Christ est indispensable en particulier pour Pierre, en considérant l’épreuve qui l’attend, et surtout pour la tâche que Jésus lui confie. C’est à cette tâche que se réfèrent les paroles : ‘confirme tes frères’ (Lc 22,32). » [3]

Le plus important est la notion de « Royaume » à laquelle se réfère ici Jésus. Il constitue un fil rouge de l’Évangile de Luc. Dès l’Annonciation, l’ange mentionne un règne qui n’aura pas de fin ; Luc est aussi l’évangéliste de l’Ascension, décrivant Jésus qui s’assoit à la droite du Père. Entre les deux, c’est bien un règne qui est inauguré dans la synagogue de Nazareth avec la lecture d’Isaïe et la mention de l’onction sainte. Au chapitre 10, Les disciples sont envoyés annoncer que « le Royaume de Dieu est tout proche » et au chapitre 11, Jésus signifie par ses exorcismes que le Royaume de Dieu est arrivé tandis que le royaume de Satan est divisé et jeté à terre.

Dans le récit de la Cène, la notion de Royaume s’élargit pour recouvrir désormais trois facettes liées entre elles :

  1. Le Royaume de Dieu son Père, que Jésus a rendu présent par sa présence sur terre. Pendant sa vie publique, il l’a manifesté par les miracles, les exorcismes, les discours, conformément à l’attente messianique de son époque : « le royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Lc 11,20) ;
  2. La royauté qui lui sera donnée par son Père lors de la Résurrection, qu’il anticipe lors de la dernière Cène : « Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude : Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié » (Ac 2,36). Jésus est donc cet homme qu’il avait lui-même représenté dans la parabole : « Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite … » (Lc 19,12) ;
  3. L’Église qui, malgré ses limites, constitue ce Royaume en germe mais déjà présent et visible, et que les apôtres doivent administrer. Ce Royaume trouve son origine dans l’Eucharistie et les autres sacrements qui rendent Jésus présent aux siens. Dans les Actes des apôtres, Luc décrira longuement ce Royaume qui s’étend. La communauté des croyants forme ainsi une société basée sur la communion dans la prière et la charité fraternelle (cf. Ac 3, 42-46 et 4, 32-34). Les Apôtres en sont les administrateurs, et Pierre le chef comme le manifestent le ministère de la parole qu’il exerce dès la Pentecôte (Ac 2, 14-36), son spectaculaire jugement sur Ananie (Ac 5), l’abandon des biens aux pieds des apôtres (Ac 4, 35) ou encore la guérison de l’impotent de la Belle Porte (Ac 3, 1-6). Le pouvoir du Christ est désormais dévolu aux ministres de l’Église qui administrent les sacrements et gouvernent la communauté des croyants.

Comment les disciples répondent-ils à ce don du Christ et à cette réalité du Royaume ? Immense déception : c’est une trahison, celle de Judas annoncée aux versets 21 à 23 ; c’est une dispute de préséance entre les disciples pour savoir « qui est le plus grand » (vv.24-27) ; c’est le reniement de Pierre, prédit par Jésus (vv.33-34).

Alors que Jésus entre dans le mystère de sa Passion, ses « amis » sont donc bien loin de le comprendre et de le suivre. Ténèbres intérieures du traître, insouciance des autres apôtres, préoccupations terrestres qui les rendent aveugles à la gravité de l’heure et à la lumière… Malgré cela, Jésus accomplit le don de lui-même jusqu’au bout, confiant que l’Église, dès la résurrection puis tout au long des siècles, saura reconnaître cet acte d’amour et en vivre. La dévotion à l’Eucharistie sera la réponse de l’Épouse.

Compassion pour les femmes de Jérusalem

Le récit de la Passion selon saint Luc nous rapporte une autre rencontre où Jésus révèle les profondeurs de son cœur : avec des femmes de Jérusalem, qui n’appartiennent pas à son cercle restreint, mais que la nouvelle de sa condamnation bouleverse et qui l’accompagnent sur le chemin du Calvaire (Lc 23,27-31). Ces Filles de Jérusalem nous représentent tous, elles incarnent l’humanité puisqu’elles se trouvent au milieu du « peuple en grande foule qui le suivait » (v.26). Ce sont des âmes sensibles à la douleur, modelées par la souffrance et ouvertes à la compassion. Jésus, sensible à leur geste, se retourne et les apostrophe. Il faut rapprocher ce discours de la lamentation du Sauveur sur la ville : « Quand il fut proche, à la vue de la ville, il pleura sur elle » (Lc 19,41). C’est le même évangéliste Luc qui nous le rapporte. Jésus voit les supplices affreux que Jérusalem devra subir lors de sa destruction en l’an 70, par Titus. Il emprunte aux anciens prophètes d’Israël la description dramatique du Jour du Seigneur. En particulier, Amos s’était exclamé :

« En ce jour-là, dit le Seigneur, l'Éternel , Je ferai coucher le soleil à midi, Et j'obscurcirai la terre en plein jour ; Je changerai vos fêtes en deuil, Et tous vos chants en lamentations, Je couvrirai de sacs tous les reins, Et je rendrai chauves toutes les têtes ; Je mettrai le pays dans le deuil comme pour un fils unique, Et sa fin sera comme un jour d'amertume. » (Am 8,9-10)

Dans cette apostrophe de Jésus sur son chemin de Croix, les béatitudes sont en quelque sorte complètement renversées : il ne s’agit plus de dire « bienheureuse la stérile, parce qu’elle a enfanté par l’action divine », comme tant de fois dans l’histoire biblique ; on ne célèbre plus, comme autrefois Isaïe, la fécondité spirituelle d’Israël relevé par la main de Dieu :

« Crie de joie, stérile, toi qui n'as pas enfanté ; pousse des cris de joie, des clameurs, toi qui n'as pas mis au monde, car plus nombreux sont les fils de la délaissée que les fils de l'épouse, dit le Seigneur. » (Is 54,1).

Très humainement, Jésus pleure sur les femmes qui mourront lors des événements tragiques de l’année 70 et qui verront le Temple puis la ville rasés. Pour lui, qui est le bois vert, le juste sans péché, les tourments sont terribles mais son Père le soutient et l’accueille ; pour le bois sec, l’homme pécheur, quelle terrible perspective ! La prise de Jérusalem va marquer le début de la dispersion générale des Juifs hors de Palestine. La destruction du Temple anéantit le judaïsme ancien et tout l’espoir d’Israël. Ce sont désormais les rabbins qui, en diaspora, vont redéfinir et codifier le judaïsme.

Avec ces allusions aux prophètes, on comprend que le regard de Jésus ne se porte pas seulement sur la destruction de 70, mais sur tous les événements eschatologiques. Il contemple avec compassion tous les soubresauts de l’histoire humaine, toutes les atrocités qui seront commises jusqu’à la fin des temps.

À ceux qui entrent dans le mystère de ses souffrances et s’en désolent Jésus, sur le chemin du supplice, rend compassion pour compassion. Il dit son union à tous les drames présents et à venir de l’histoire des hommes. Il rejoint ces souffrances et les prend par avance sur lui sur son chemin de croix, créant une mystérieuse communion entre les souffrants de tous les temps et lui-même.

Pour comprendre cette expression mystérieuse de bois vert et de bois sec, il faut se rappeler que le jugement de Dieu, dans l’Ancien Testament, était souvent comparé à un feu dévorant (cf. Jr 5 ; Ez 15), où le bois sec brûle évidemment bien mieux que le vert. Le peuple d’Israël, quant à lui, était décrit comme une plante ou une vigne fertile (cf. Is 5 ; Jr 11). Le raisonnement de Jésus se comprend comme une réinterprétation de ces images : Il est l’arbre vigoureux et fertile, tandis que le peuple d’Israël – personnifié par Jérusalem – est devenu le bois sec parce qu’il l’a rejeté, comme l’exprimait Osée :

« Éphraïm est frappé, leur racine est desséchée, ils ne donneront pas de fruit. Même s'il leur naît des enfants, je ferai mourir les délices de leur sein » (Os 9,16).

Il est frappant de voir comment ce raisonnement s’applique parfaitement aux martyrs qui sont comme le « bois vert » de notre humanité : vierges pures comme sainte Agnès ; docteurs lumineux comme saint Justin (décapité par Marc-Aurèle) ; missionnaires intrépides comme saint Jean de Brébeuf (brûlé vif par les Iroquois) ; martyrs anonymes de notre temps, etc. Si le monde leur a réservé un sort si terrible et injuste, que peut attendre le « bois sec », les pauvres pécheurs que nous sommes ?

Si la malédiction de la Croix s’abat sur le « bon arbre », combien plus l’arbre « mauvais » doit redouter l’action du mal. En effet, Jésus a reconnu que le temps de la Passion est celui du « pouvoir des Ténèbres » (Lc 22,53) : Il s’y soumet par obéissance. Mais si l’innocent est ainsi traité, quel sera le sort des coupables ? Comment le prince de ce monde, Satan, va-t-il traiter l’humanité pendant le cours de l’histoire ?

En 1535, Henry VIII d’Angleterre fit emprisonner puis décapiter saint Thomas More (1478-1535), humaniste et homme politique anglais, qui désapprouvait son divorce et refusait de cautionner la rupture avec Rome. On connaît le sort réservé aux femmes successives du roi, aux ennemis de Cromwell, aux ecclésiastiques qui s’opposaient à ses idées, aux martyrs de la chartreuse de Londres… et les souffrances innombrables du peuple anglais. En d’autres termes : le sort des martyrs annonce souvent celui de leurs frères en humanité, le mauvais sort fait au bois vert ne laisse rien présager de bon pour le sec.

Ce cri du Seigneur adressé aux femmes de Jérusalem est donc un immense appel, qui retentit depuis des siècles et nous invite à accueillir, à l’inverse de Jérusalem qui n’a pas su le faire, le « jour où Dieu te visitait » (Lc 19, 44), c'est-à-dire l’intervention du Christ dans l’histoire et dans nos vies. Cela implique d’accepter le salut par la Croix, de nous placer sous le règne de la grâce. Sinon, nous demeurons sous le règne de la Loi, qui risque de nous juger implacablement (cf. Ro 2) et de nous laisser sans force et sans appui dans l’épreuve.

Sur le Calvaire

Dans les prédications pieuses, il est d’usage d’insister sur la solitude de Jésus sur la Croix. Ce n’est pas la perspective de saint Luc : autour de sa mort, qui est le point culminant de toute la narration du chapitre (Lc 23,46), sont représentés tous les personnages importants de l’Évangile ; nous allons les décrire.

Trois groupes distincts sont présents (vv.35-37) : le peuple qui « restait là à observer » ; les gouvernants qui répètent leur accusation pendant le procès religieux (la prétention messianique) : « qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » ; les soldats qui eux aussi se moquent de Jésus, mais sur le thème du procès civil : « si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! ». Deux titres principaux appliqués à Jésus, Messie et Roi, sont ici mentionnés tandis qu’est implicite celui qui exprime le mieux son mystère profond, « Fils de Dieu », sur ses lèvres lors du cri qui est le climax de toute la scène : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (v.46).

Tous les évangélistes, dans cet épisode, mentionnent le « Titulus Crucis » (INRI), mais Luc est le seul à décrire les deux larrons (vv.39-43), qui reprennent les deux titres de Jésus, Messie et roi : « N’es-tu pas le Christ ? […] Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ». Le premier malfaiteur semble récapituler toute la violence faite à Jésus, répétant les sarcasmes des gouvernants mais aussi l’impossibilité à croire. Il exprime tragiquement le désespoir de l’homme qui n’a pas vu la trace de Dieu dans sa vie et lui reproche son impuissance. Jésus a déjà pris ses distances avec la violence en pardonnant à ses bourreaux (v.34) et ne répond pas à cet homme ; c’est l’autre malfaiteur qui le fait : « Tu ne crains donc pas Dieu ? ».

Les paroles du « bon larron » sont éclairantes : il commence par reconnaître la culpabilité des deux condamnés, avec un « nous » qui semble englober tous les ennemis de Jésus, dont la réprobation implicite est manifestée par les « signes cosmiques » qui suivront, notamment le déchirement du voile du Temple (vv.44-45). Mais comme lecteurs, nous sommes aussi concernés par ce « nous » : d’une certaine manière, comme le bon larron, notre péché nous entraîne vers la mort… Luc nous invite à entrer dans cette lucidité et cette humilité. Le bon larron affirme ensuite, comme Pilate, l’innocence de Jésus. Il reconnaît sa sainteté et perçoit sa victoire à venir « quand tu viendras dans ton royaume ». Enfin il supplie d’y avoir part pour échapper à la condamnation universelle.

La réponse du Seigneur reprend le terme « aujourd’hui » du salut, que le lecteur de Luc connaît bien (cf. Lc 2,11; 4,21; 5,26; 13,32.33; 19,5.9). Luc est, en effet, de tous les évangélistes, celui qui exprime le mieux l’immédiateté du Royaume. La scène ressemble donc beaucoup à un jugement, avec la confrontation verbale des deux parties, qui débouche sur un verdict solennel de la part du juge. Jugement de salut, tandis que les « condamnés » (foule, chefs du peuple, mauvais larron) disparaissent de la scène.

Les trois groupes initiaux sont ensuite décrits, après la mort de Jésus, en ordre inverse et dans une attitude indiquant un changement intérieur : tandis que les représentants du clergé du Temple ont disparu, les soldats moqueurs ont fait place au centurion qui glorifie Dieu et attribue à Jésus un autre titre, celui de « juste » (v.47) ; la foule qui regardait s’en retourne « en se frappant la poitrine » (v.48) pour exprimer sa contrition. Les disciples, enfin, réapparaissent : « Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder » (v.49). On y trouve l’accomplissement du Psaume 31 (v.12).

Luc décrit cette grande assemblée des justes touchés par la miséricorde, qui sont le fruit de la vie publique de Jésus : les Apôtres, les saintes femmes, l’aveugle de Jéricho, etc. Cette assemblée, qui constitue le Royaume, gagne même un nouveau membre : Joseph d’Arimathie, qui « attendait le règne de Dieu » (vv.50-53) et qui accomplit, pour Jésus, l’ultime œuvre de miséricorde, la sépulture.

On notera l’extrême richesse christologique de cette description : les titres de Jésus (Messie, Roi) s’ajoutent au fait qu’il meurt en exprimant son être profond, celui de Fils de Dieu, « Père entre tes mains… » (v.46). Son innocence est soulignée mais aussi son œuvre de Salut ( aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis), dans la ligne prophétique du « serviteur » d’Isaïe :

« Objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu'un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. Or ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. » (Is 53,3-5).

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[1] Voir par exemple J. Dupont, Etudes sur les Actes des apôtres, Paris, 1967.

[2] Cf. François Bovon, Luc le théologien, Labor et Fides, 2006.

[3] Saint Jean-Paul II, Audience générale, 2 décembre 1992 (traduction personnelle).


Jésus rencontre les femmes de Jérusalem