Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

La période pascale est habitée par la lumière du Ressuscité : nous le signifions par le cierge pascal qui est à l’honneur dans nos liturgies, et nous l’approfondissons dans la méditation grâce à l’évangile de Jean. Il est en effet le disciple bien aimé qui a contemplé « le Verbe, la lumière véritable, qui éclaire tout homme » (Jn 1,9).

La liturgie de ces dimanches de Pâques nous permet d’entendre des épisodes marquants du quatrième évangile : après le récit de l’incrédulité et de la profession de foi de saint Thomas (semaine dernière) et avant le discours du Bon Pasteur (semaine prochaine), nous rejoignons le Christ ressuscité sur les bords du lac de Tibériade (Jn 21), pour assister à l’émouvant dialogue entre Jésus et saint Pierre. Revigoré par le pardon de son Maître, Pierre peut désormais proclamer la nouvelle foi chrétienne au sein des persécutions : la première lecture le montre aux prises avec le Sanhédrin (Ac 5). Pierre et Jean, les colonnes de l’Église, se retrouvent côte à côte lors de l’apparition du Ressuscité (évangile) et pour témoigner de lui devant les autorités (Actes).

Deuxième lecture : la liturgie céleste (Ap 5)

En plus de l’évangile, saint Jean est aussi présent dans notre liturgie à travers la deuxième lecture, tirée de l’Apocalypse : « Moi, Jean, j’ai vu… » (Ap 5,11). La grande vision qu’il reçoit n’est pas une élucubration de mystique exalté, déconnecté du monde ; c’est au contraire l’expression d’une parfaite lucidité sur la réalité profonde qui anime l’histoire, et qui s’accomplit dès maintenant et à jamais : la divine liturgie, cette célébration qui donne sens à tout le cosmos.

Pour bien saisir la scène, il faut relire tout le chapitre 5 de l’Apocalypse qui débute sur un constat : Dieu le Père, assis en majesté tient en main un livre que nul n’a été trouvé digne d’ouvrir. C’est le livre qui renferme le poids et le sens de l’histoire humaine, et de chacune de nos vies ; alors le voyant de Patmos s’afflige : « je pleurais beaucoup parce que personne n’avait été trouvé digne d’ouvrir le Livre et de regarder » (v 4). L’Agneau, c’est à dire Jésus, est alors introduit auprès du Vieillard (Dieu le Père) pour recevoir le Livre, c’est-à-dire la souveraineté sur toute l’histoire humaine dont il révèle le sens. Le pape Benoît XVI l’explique ainsi :

« La première vision fondamentale de Jean, en effet, concerne la figure de l'Agneau, qui est égorgé et pourtant se tient debout (cf. Ap 5, 6), placé au milieu du trône où Dieu lui-même est déjà assis. A travers cela, Jean veut tout d'abord nous dire deux choses : la première est que Jésus, bien que tué par un acte de violence, au lieu de s'effondrer au sol, se tient paradoxalement bien fermement sur ses pieds, car à travers la résurrection, il a définitivement vaincu la mort ; l'autre est que Jésus, précisément en tant que mort et ressuscité, participe désormais pleinement au pouvoir royal et salvifique du Père. Telle est la vision fondamentale. Jésus, le Fils de Dieu, est sur cette terre un agneau sans défense, blessé, mort. Toutefois, il se tient droit, il est debout, il se tient devant le trône de Dieu et participe du pouvoir divin. Il a entre ses mains l'histoire du monde. » [1]

Alors se déroule l’imposante liturgie céleste, la célébration joyeuse et sans fin de la gloire de Dieu, où apparaissent deux ensembles distincts . Tout d’abord, la multitude des créatures angéliques qui vénèrent l’Agneau. Il est « digne » de cet honneur, parce qu’Il a accompli son mystère pascal : « … car tu fus égorgé et tu rachetas pour Dieu, au prix de ton sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation » (5,9). C’est la stupeur des anges eux-mêmes devant la merveille accomplie par le Seigneur pendant la Semaine sainte.

Puis viennent les autres créatures qui s’associent aux anges pour chanter les louanges de Dieu (qui siège sur le Trône) et de l’Agneau (Jésus, immolé et vivant). Lorsque nous célébrons la messe, nous participons déjà à cette grande liturgie céleste, sans la voir mais en la percevant dans la foi, à travers les signes liturgiques. Nous pourrions nous en souvenir lors de la prochaine messe, par exemple lors de la prière du Notre Père qui se termine par une doxologie inspirée de l’Apocalypse. Le Catéchisme nous l’explique dans son tout dernier paragraphe :

« La doxologie finale ‘Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la gloire et la puissance’ reprend, par inclusion, les trois premières demandes à notre Père : la glorification de son Nom, la venue de son Règne et la puissance de sa Volonté salvifique. Mais cette reprise est alors sous forme d’adoration et d’action de grâces, comme dans la Liturgie céleste (cf. Ap 1, 6 ; 4, 11 ; 5, 13). Le prince de ce monde s’était attribué mensongèrement ces trois titres de royauté, de puissance et de gloire (cf. Lc 4, 5-6) ; le Christ, le Seigneur, les restitue à son Père et notre Père, jusqu’à ce qu’il lui remette le Royaume quand sera définitivement consommé le Mystère du salut et que Dieu sera tout en tous (cf. 1 Co 15, 24-28). » [2]

La liturgie terrestre comme participation à la liturgie céleste : la spiritualité orthodoxe est très pénétrée de cette réalité, comme le décrit le père El-Maskine, une grande figure contemporaine de l’Église copte :

« Le livre de l'Apocalypse demeure le témoin éternel de la haute spiritualité de toutes les actions liturgiques et appose un sceau d'éternité sur les prières, louanges, encensements et sacrifices. Il assure et témoigne que la tradition de prière, les louanges et les offices remis par le Christ aux disciples, ainsi que l'ordonnancement et l'organisation transmis par les saints apôtres sous l'inspiration de l'Esprit saint sont éternels, au-delà du temps. Ils nous offrent non pas un symbolisme mais des réalités que nous continuerons à vivre dans la vie à venir, lorsque chacun de nous prendra sa juste place autour du trône et recevra le don secret de la psalmodie des anges, afin de célébrer la même liturgie. » [3]

L’évangile : communion retrouvée au bord du lac (Jn 21)

Pour obtenir que son Église célèbre cette liturgie, Jésus a dû conquérir personnellement chacun de ses disciples. C’est ce que nous contemplons dans l’évangile de Jean, où l’extraordinaire chapitre 21 nous montre la troisième rencontre entre le Ressuscité et les apôtres (cf. v.14).

Tout commence comme au début de leur aventure commune : une pêche infructueuse, pendant toute la nuit (cf. Lc 5). Seraient-ils « revenus à la case départ » ? De fait, par déception ou par peur devant le mystère insondable qu’ils ont vécu, ils sont retournés à leur vie d’avant : « Je m’en vais à la pêche… Nous aussi, nous allons avec toi » (v.3). Notons que le groupe des Douze, si cohérent pendant la vie publique du Christ, s’est disloqué : ils ne sont plus que sept sur la barque, où « cette nuit-là, ils ne prirent rien » ; l’enthousiasme des premiers moments a été refroidi par l’horreur de la Passion et la tristesse de la mort de Jésus. Ils ont pourtant vu le Seigneur ressuscité au soir de Pâques, et huit jours après, mais la résurrection n’a pas encore pénétré leur vie. Combien d’hommes, après une première rencontre avec le Christ, sont enthousiastes puis se laissent reprendre par leurs habitudes plutôt que d’aller plus loin dans la découverte du mystère ? Combien de fois, comme les disciples, retournons-nous vers nos anciennes habitudes, nos anciens modes de relation, nos espoirs purement humains, en abandonnant la prière, le service des frères, et l’espérance du royaume ?

Dans sa miséricorde et son désir de donner la vie en abondance, Jésus vient à nouveau à leur rencontre. Il leur fait ressentir profondément leur vide intérieur en posant une question apparemment anodine, où transparaît sa tendresse : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? ». La réponse désabusée, un simple « non », exprime la soif qui continue à habiter leur cœur. Ils n’ont « rien à manger » et peinent à le reconnaître… Le Christ vient y remédier, en accomplissant un geste qui va raviver leur mémoire, celui de la pêche miraculeuse. « C’est le Seigneur ! » dit alors le disciple bien-aimé, celui qui avait cru en voyant le suaire dans le tombeau (Jn 20,8).

Pierre, quant à lui, a encore besoin de faire un chemin dans la foi mais il est rempli d’amour : il se jette à l’eau pour rejoindre le Maître. On retrouve là deux attitudes de disciples qui sont souvent les nôtres : celui qui croit mais n’ose pas se jeter à l’eau ; celui qui a du mal à croire, mais qui, au premier signe, court vers le Seigneur, le cœur brûlant.

Mais Pierre est encore enfoncé dans le remords et la tristesse de sa négation. La relation entre Jésus et Pierre est à la fois personnelle, comme le montrera le dialogue (m’aimes-tu ?), et centrée sur sa responsabilité pastorale : Il lui revient de tirer le filet à terre, avec 153 gros poissons. C’était le nombre de nations dénombrées à Rome, une allusion donc à l’évangélisation de tous les peuples sous la houlette du premier des apôtres ; et le filet ne se déchire pas, contrairement à la première pêche miraculeuse (Lc 5), mais comme la tunique de Jésus au Calvaire (Jn 19,24). Deux symboles d’unité indestructible à l’épreuve de l’histoire.

Pierre est ensuite amené à exprimer par trois fois son attachement au Maître, pour effacer le triple reniement dans la cour du grand Prêtre (cf. Jn 18). Il ne s’agit pas tant de lui faire réparer sa faute – Jésus l’a portée lui-même dans sa passion – que de guérir son cœur de l’immense tristesse qu’il éprouve d’avoir renié son maître et trahi sa confiance. Saint Luc nous l’avait fait noter : « Sortant dehors, il pleura amèrement » (Lc 22,62). Comment faire sécher ses larmes intérieures ?

Le Seigneur fait revenir Pierre à l’essentiel et s’appuie sur l’amour de l’apôtre pour son Maître, malgré ses faiblesses. Jésus avait prédit son reniement pour le mettre en garde contre la présomption : « le coq ne chantera pas que tu ne m'aies renié trois fois » (Jn 13,38) ; à présent, il lui prédit qu’il ira jusqu’au bout du témoignage, jusqu’au mourir pour lui, et il soigne cette blessure ouverte, avant de lui confier de nouveau ce qui est le plus cher à son cœur, ces brebis et cette mission à laquelle Pierre lui-même ne pouvait plus croire : « Sois le berger de mes agneaux », répété trois fois sous des formes équivalentes (vv.15-17). Jésus a déjà pardonné à Pierre ; il vient maintenant lui demander de croire à ce pardon et de se pardonner à lui-même, à la lumière de la miséricorde de Dieu, ce qui constitue souvent une pierre d’achoppement pour nous. Combien d’hommes et de femmes restent paralysés par leurs péchés ou leurs manquements, au lieu de croire humblement que « même si notre cœur vient à nous condamner, Dieu est plus grand que notre cœur » (1 Jn 3) ? Abandonner notre jugement sur nous-mêmes, répondre à l’amour de Dieu et reprendre notre mission : voilà l’appel qui nous est adressé, à travers la figure de Pierre, dans ce passage d’Évangile.

Les deux premières fois Jésus demande à Pierre : « m’aimes-tu d’amour ? » (ἀγαπάω, agapaô), et Pierre répond : « je t’aime d’amitié » (φιλέω, phileô). La troisième fois, Jésus s’approprie le langage de Pierre : « m’aimes-tu d’amitié ? »

Seul Dieu sait aimer. Lorsqu’il parle du disciple que Jésus aimait, Jean utilise le mot agapè, l’amour absolu et inconditionnel, qui est mentionné au début du texte de ce jour (v 7). Au chapitre 15, Jean met le mot agapè sur les lèvres de Jésus lorsqu’il parle de l’amour qui porte à donner sa vie pour ses amis ou lorsqu’il évoque l’amour dont le Père l’a aimé ou encore la nécessité de demeurer dans son amour. Que faut-il en conclure ? Écoutons Benoît XVI :

« Avant l’expérience de la trahison, l’apôtre aurait certainement dit : je t’aime (agapô-se) de manière inconditionnelle. Maintenant qu’il a connu la tristesse amère de l’infidélité, le drame de sa propre faiblesse, il dit avec humilité : Seigneur j’ai beaucoup d’amitié pour toi (filô-se), c’est à dire “je t’aime de mon pauvre amour humain”. Le Christ insiste : Simon m’aimes-tu de cet amour total que je désire ? Et Pierre répond la réponse de son humble amour humain : “ j’ai beaucoup d’amitié pour toi, comme je sais aimer”. La troisième fois, Jésus dit seulement à Simon : “fileis-me ? As-tu de l’amitié pour moi ?” Simon comprend que son pauvre amour suffit à Jésus, l’unique amour dont il est capable [...] On peut dire que Jésus s’est adapté à Pierre plutôt que Pierre à Jésus ! C’est précisément cette adaptation divine qui donne de l’espérance au disciple, qui a connu la souffrance de l’infidélité. C’est de là que naît la confiance qui le rendra capable de suivre le Christ jusqu’à la fin. » [4]

Cette scène lumineuse au bord du lac illustre donc l’appel de Pierre, mais elle fait sens aussi pour nous. Dieu appelle chacun de nous à l’aimer d’un amour absolu, mais il nous invite à la lucidité sur nous-mêmes : nous ne savons pas encore l’aimer ni aimer nos frères. Mais il nous assure que pour commencer le chemin, il se contente de notre amitié. C’est en le suivant que nous apprendrons peu à peu à l’aimer comme il nous aime. Cet amour se concrétise en une mission, confiée et reçue : par le sacerdoce commun, nous avons vocation à prendre part à la mission de Pierre. Pour cela, Dieu ne s’appuie ni sur nos mérites ni sur nos capacités, mais sur le désir que l’Esprit Saint suscite en nous pour répondre à son amour et dépasser nos blessures et nos limites.

La première lecture : comparution devant le Sanhédrin (Ac 5)

La charge pastorale de Pierre le conduira au martyre, que Jésus exprime en termes imagés : « un autre te mettra ta ceinture… » (Jn 21,18). Une prophétie qui, s’il en était besoin, va racheter définitivement le reniement de Pierre. La première lecture (Ac 5) nous offre une description sur le vif de cette réalité : les apôtres sont convoqués devant le Conseil et rendent témoignage à Jésus ressuscité. Ils proclament que Dieu a conféré toute la royauté promise au Messie à Jésus, lors de son Ascension : « C’est lui que Dieu, par sa main droite, a élevé, en faisant de lui le Prince et le Sauveur » (v.31).

Notons au passage la mauvaise conscience du grand prêtre, qui semble percevoir « l’erreur judiciaire » qu’il a provoquée : « Vous voulez donc faire retomber sur nous le sang de cet homme ! » (v.28). Cela vaut à Pierre et aux apôtres un châtiment sévère, puisqu’ils sont fouettés. L’opposition ira grandissante, depuis la simple interdiction jusqu’à la persécution acharnée, qui mènera à l’exécution de Jacques (Ac 12). Pierre sera miraculeusement délivré de cette première vague de violences, afin d’accomplir son ministère jusqu’à Rome, lieu de son martyre. Sa mort a probablement marqué la communauté johannique, puisque l’évangile précise : « Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu » (Jn 21,19).

Remarquons enfin que Luc insiste beaucoup, dans ce passage des Actes, sur le « Nom de Jésus » (mentionné trois fois). Dans cette expression est renfermée toute une théologie, qui s’enracine dans la révélation du Nom de Dieu au Sinaï (Ex 3) et le culte du Nom divin dans le Temple, et qui se transforme par la nouveauté du Christ, vrai Dieu et vrai homme. Le peuple chrétien a beaucoup développé cette dévotion. La prière de sainte Gertrude, par exemple, aurait pu être prononcée par saint Pierre dans ses tribulations :

« O bon Jésus, très doux Jésus, Fils de Dieu et de la Vierge Marie, vous qui êtes toute pitié et tout amour, ayez pitié de moi, dans votre grande miséricorde. […] Que signifie Jésus, sinon Sauveur ? Ainsi donc, ô Jésus, en raison de votre saint Nom, soyez-moi un Jésus et sauvez-moi. […] Jésus plein d'amour, Jésus si désirable, doux Jésus, comptez-moi parmi vos élus. Jésus, salut de ceux qui espèrent en vous, Jésus, espoir de ceux qui se réfugient en vous, Jésus, douceur de ceux qui vous aiment, faites que je vous aime, que je vous demeure fidèle, et qu'après cette misérable vie je vienne à vous dans la paix. Amen. » [5]

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[1] Pape Benoît XVI, Audience générale, mercredi 23 août, disponible ici.

[2] Catéchisme, nº2855.

[3] Père Matta El-Maskine, du monastère de Saint Macaire le Grand, écrit disponible ici.

[5] Sainte Gertrude la Grande, Prière au Saint Nom de Jésus, disponible ici.


Jésus confirme saint Pierre (Rubens)