Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

L’évangile de ce jour est extrait de la dernière partie du chapitre 10 de saint Jean, qui s’est ouvert sur le grand discours du « bon Pasteur » : c’est la figure qui domine traditionnellement le 4e dimanche de Pâques, au cours duquel ont souvent lieu des ordinations sacerdotales. N’oublions cependant pas le contexte dramatique des paroles de Jésus pour ne pas tomber dans une vision romantique d’un Bon Pasteur qui, la fleur à la bouche, inviterait ses amis à une belle promenade… Il vient de dire aux Juifs : « Vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis… » (Jn 10,26) ; sa prétention d’être UN avec le Père, qui clôt l’évangile du jour, les fera réagir violemment : « Les Juifs apportèrent de nouveau des pierres pour le lapider » (v.31).

Les deux autres lectures suivent un cycle indépendant de l’évangile tout au long du temps pascal : de dimanche en dimanche, nous lisons les péripéties des Actes et les passages les plus importants de l’Apocalypse. Mais les lectures sont aujourd’hui toutes liées par un thème particulier, celui de la persécution : dans les Actes, saint Paul est violemment rejeté lors de sa mission à Antioche (Ac 13) ; dans l’évangile, l’opposition à Jésus croît du fait de ses déclarations audacieuses sur son identité (Jn 10) ; l’Apocalypse décrit les martyrs, foule immense, récompensée par l’Agneau (Ap 7).

L’évangile : Le Père et moi, nous sommes UN (Jn 10)

La proclamation intégrale du discours du Bon Pasteur (Jn 10,1-18) est réservée aux années liturgiques A et B, ce qui explique la brièveté de l’évangile d’aujourd’hui, qui semble en être comme un « résumé ». Mais ces quatre versets sont d’une grande densité et expriment tout le message de Jésus : son union avec le Père ; l’invitation faite aux hommes d’entrer dans cette relation privilégiée ; la réalité de la vie éternelle…

Rappelons le contexte de cette déclaration. Au cours des chapitres précédents, l’opposition au rabbin de Galilée n’a cessé de croître. Ses propos novateurs l’ont rendu suspect. S’en prenant violemment aux pharisiens qui refusent son enseignement, il a prétendu être la lumière du monde, avoir existé avant même Abraham et être l’égal de Dieu : « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jn 8, 58). Des propos insupportables pour les Juifs qui tentent une première fois de le lapider (Jn 8,59). Jésus dénonce ensuite sans ménagement leur aveuglement intérieur et leur prétendue pureté, lors de la guérison de l’aveugle-né (chap. 9) : « si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais vous dites : ‘Nous voyons !’ Votre péché demeure » (9,41). Poursuivant son propos, Jésus se décrit comme le Bon Pasteur (Jn 10, 1-18), face aux pasteurs mercenaires que sont les scribes et pharisiens, qui n’aiment pas les brebis et ne se soucient pas d’elles.

Voici maintenant Jésus sur l’esplanade du Temple ( sous le portique de Salomon, v.23), en pleine fête de la Dédicace. Ses ennemis le provoquent sur la question de son identité : « Si tu es le Christ, dis-le nous ouvertement » (v.24), ce à quoi Jésus répond avec force : « Vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis… » (v.26), reprenant le thème du berger et du troupeau. Par cette expression, Jésus répète qu’il faut une ouverture intérieure pour croire en lui, une attitude d’humilité qui porte à se laisser guider et il ne cesse d’inviter les cœurs fermés et arrogants à s’ouvrir : « Vous, vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde » (Jn 8,23) ; « Qui est de Dieu entend les paroles de Dieu ; si vous n'entendez pas, c'est que vous n'êtes pas de Dieu » (v.47) ; « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises » (Jn 3,19). Pour Jean, Jésus est le Verbe incarné, venu en ce monde pour sauver les hommes, mais ceux-ci refusent cette invitation – d’où sa mort dramatique. Seul un petit nombre le suit, un petit troupeau, don du Père qu’il attire à lui irrésistiblement.

Alors que ses ennemis l’encerclent sur l’esplanade du Temple et vont bientôt décider sa mort (Jn 11,53), Jésus prend la défense de son troupeau, ces gens humbles qui croient en lui et sont effrayés par la violence des puissants : en agissant ainsi, il défend avec autorité ses brebis contre les loups… Autorité et assurance ; la voix du Christ est des plus fermes : « personne ne les arrachera de ma main » ; « Mon Père est plus grand que tout »…

La relation de Jésus avec « ses brebis » est très personnelle : « je les connais » (v.27). Chacune d’elles a rencontré le Maître et s’est laissée séduire par lui : « elles me suivent », ce qui désigne l’adhésion profonde du croyant à sa personne. Cette union est indestructible et triomphe de tous les assauts de l’ennemi : « personne ne les arrachera de ma main ». Jésus emploie le verbe « arracher » (ἁρπάζω, harpazô), qui désignait précédemment l’action du loup (v.12). Impossible de séparer la brebis de son Pasteur, car leur union est fondée sur la puissance du Père lui-même, « personne ne peut les arracher de la main du Père ». Autrement dit, notre union au Christ par la foi est plus qu’une réalité humaine, celle d’un maître avec ses disciples ; elle est spirituelle et nous fait entrer dans l’union incomparable du Père avec le Fils, qui n’est autre que l’Esprit.

Jésus invite ses auditeurs à considérer les brebis dans le dessein originel de Dieu : « mon Père me les a données » (v.29), et il accomplit ce projet divin du Salut : « Je leur donne la vie éternelle » (v.28). Par ces paroles, Jésus souhaite nous rassurer. Les brebis que nous sommes peuvent être certaines que, de par l’amour du Père, rien ne peut les séparer de lui, elles sont en parfaite sécurité et ne sont plus soumises au pouvoir du mal. « Rien ne peut les arracher de la main du Père », quelles que soient les épreuves et les abandons apparents qu’elles subissent. Et plus elles sont éprouvées et souffrantes, plus Dieu les tient fermement dans sa main. Paul l’exprime très bien dans sa lettre aux Romains :

« J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Ro 8,38-39).

Près du Temple où se pressent les foules, Jésus est entouré de ses disciples comme un pasteur par son petit troupeau, alors que des meutes de loups commencent à l’encercler ; Il proclame alors cette parole si simple et si choquante : « Moi et le Père, nous sommes UN » (Jn 10,30). Ses ennemis perçoivent immédiatement la portée de cette déclaration et ramassent à nouveau des pierres pour le lapider : « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu » (v.33). Mais l’heure de la Passion n’est pas encore venue, et Jésus « échappa à leurs mains » (v.39).

Les brebis, sur les lèvres du Christ, forment un groupe, puisqu’il parle ici de « ses » brebis au pluriel. En fait elles constituent plus qu’un groupe, une réalité spirituelle que Paul appellera « corps du Christ ». Dans la communauté des disciples, chacune d’entre elles contribue à former ce grand organisme qui deviendra l’Église.

C’est ce à quoi s’intéressent les deux autres lectures qui nous présentent deux moments dans la vie de ces brebis : l’apostolat et la propagation de l’Évangile dans le monde (Ac 13), la récompense eschatologique au ciel (Ap 7).

La première lecture : tribulations à Antioche de Pisidie (Ac 13)

Les Actes des apôtres nous montrent un moment difficile dans la croissance de ce troupeau qu’est l’Église : le refus de la Synagogue et le passage aux païens (Ac 13). Paul et Barnabé, en prêchant dans la synagogue d’Antioche, font retentir la voix du Bon Pasteur. Et cette voix touche le cœur d’une partie des auditeurs juifs ou non-juifs craignant Dieu : « nombre de Juifs et de prosélytes qui adoraient Dieu les suivirent » (v.43). Comme pendant la vie publique de Jésus, bon nombre des « vraies brebis » sont issues du judaïsme. Il faut s’en souvenir et ne pas imaginer que toute la Synagogue aurait rejeté l’Évangile.

Mais ensuite la situation se tend : les responsables de la synagogue d’Antioche, furieux de voir le succès des nouveaux prédicateurs, les rejettent violemment (v.45). Saint Luc, qui parle d’expérience, nous montre comment les forces politiques et sociales s’associent aux autorités religieuses pour rejeter l’Évangile : ceux des Juifs qui refusent le message évangélique s’allient avec « les femmes de qualité adorant Dieu et les notables de la cité ». En d’autres termes, tous les bien-pensants s’unissent dans une même persécution contre les apôtres. Une réalité qui se répétera souvent dans l’histoire de l’Église.

Lorsqu’ils sont expulsés, les deux apôtres accomplissent l’instruction laissée par Jésus aux soixante-douze envoyés en mission : « Mais en quelque ville que vous entriez, si l'on ne vous accueille pas, sortez sur ses places et dites : ‘Même la poussière de votre ville qui s'est collée à nos pieds, nous l'essuyons pour vous la laisser. Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche.’ » (Lc 10,10-11). Un geste qui veut attester clairement une séparation profonde. Le divorce entre la Synagogue et l’Église se consomme pendant ces années, et les paroles de Jésus dans l’évangile de Jean y acquièrent une réalisation concrète : «Vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis… Mes brebis écoutent ma voix, et elles me suivent » (Jn 10,26.27).

Paul et Barnabé se tournent alors vers un autre public : désormais, ce seront les « nations païennes » qui entendront la voix du Bon Pasteur. Paul y voit l’accomplissement de certaines prophéties qui annonçaient l’ouverture universelle du Salut. Il révèle par la même occasion la vraie vocation d’Israël : être choisi par Dieu non pour être le seul bénéficiaire du salut, mais pour en être le premier, et attirer vers Dieu, à son exemple, les autres peuples de la terre. Il cite, en particulier, l’oracle divin sur le mystérieux serviteur souffrant d’Isaïe : « C'est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les survivants d'Israël. Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre » (Is 49,6). Ici, le Pasteur et ses pasteurs se confondent : le Serviteur souffrant, qui est le Christ, et les apôtres qui vivent les tribulations de l’apostolat. C’est par eux que le Bon Pasteur fait résonner sa voix dans le monde entier, génération après génération…

Les Actes des apôtres nous décrivent la manière dont la Parole du Seigneur (l’expression est utilisée quatre fois dans le texte) s’étend de ville en ville : elle est prêchée par les Apôtres dans les synagogues et sur les places, accueillie par les païens, rejetée par certains Juifs. Cette parole est simple : la promesse faite au peuple juif d’un sauveur s’est réalisée en Jésus-Christ, le fils du Père, mort et ressuscité pour nous ; l’Esprit nous envoie vous le dire.

La deuxième lecture : la foule des martyrs devant Dieu (Ap 7)

« L’Agneau sera leur pasteur » (Ap 7,17) : dans la deuxième lecture, le voyant de Patmos contemple l’Assemblée des élus au Ciel. Nous y retrouvons tous les éléments des précédentes lectures :

  • L’origine universelle des élus, selon l’intuition de Paul : « une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (v.9). Dans la vision de Jean, cette foule succède à l’énumération des justes qui proviennent d’Israël (vv.4-8), comme l’apostolat de Paul passait de la Synagogue aux païens.
  • La persécution qui entoure Jésus dans l’évangile et que ses serviteurs ont dû traverser : « ils viennent de la grande épreuve » (v.14), et c’est pourquoi ils tiennent une palme à la main, en signe de victoire.
  • L’immersion dans le mystère pascal : « ils ont blanchi leurs robes dans le sang de l’Agneau ». Le Bon Pasteur a en effet versé son sang, devenant l’agneau du sacrifice pascal, pour que les brebis puissent avoir la vie.

Cette vision de l’Apocalypse ajoute un aspect supplémentaire aux autres lectures, le culte : Jean nous décrit la liturgie céleste, et comment les élus « sont devant le trône de Dieu, et le servent, jour et nuit, dans son sanctuaire » (v.15). Il est dommage que la liturgie n’ait pas retenu les deux acclamations liturgiques de ce passage : celle des saints, « Le salut à notre Dieu, qui siège sur le trône, ainsi qu'à l'Agneau ! » (v.10) ; celle des Anges qui reprennent en chœur : « Amen ! Louange, gloire, sagesse, action de grâces, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen ! » (Ap 7,12). En effet notre liturgie dominicale est déjà une participation à cette immense liturgie céleste.

Cette description de Jean se veut l’accomplissement de nombreuses prophéties, comme celle d’Ezéchiel : « Je ferai ma demeure en eux, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » (Ez 37,27, cf. Jn 1,14). Ou encore l’oracle d’Isaïe : « Le Seigneur Dieu essuiera les pleurs sur tous les visages, il ôtera l'opprobre de son peuple sur toute la terre, car le Seigneur a parlé » (Is 25,8).

Nous apprenons, à travers cette vision de Jean, en quoi consiste la « vie éternelle » que le Bon Pasteur veut donner à ses brebis : une louange sans fin adressée à Dieu le Père et à l’Agneau, sous la forme d’une liturgie céleste qui entoure le Trône. C’est pour cela qu’il a versé son sang, symbole d’un amour donné jusqu’au bout, comme l’explique Benoît XVI :

« Au vieillard qui demande qui sont et d'où viennent ces gens vêtus de robes blanches, on répond qu'ils sont ceux qui ‘ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau’ (Ap 7, 14). C'est une réponse à première vue étrange. Mais dans le langage chiffré du Voyant de Patmos, elle fait précisément référence à la flamme pure de l'amour, qui a poussé le Christ à verser son sang pour nous. En vertu de ce sang, nous avons été purifiés. Soutenus par cette flamme, les martyrs ont également versé leur sang et se sont purifiés dans l'amour ; dans l'amour du Christ qui les a rendus capables de se sacrifier à leur tour par amour. » [1]

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[1] Benoît XVI, Homélie en mémoire des martyrs du XXe siècle, 7 avril 2008, disponible ici.

L’adoration de l’Agneau dans l’Apocalypse (van Eyck, autel de Gandt)