Lectio Divina

Méditation : vivre dans la Nouvelle Jérusalem

La nouveauté du Christ, Dieu parmi nous

Les lectures nous ont présenté plusieurs aspects de la nouveauté établie par le Christ ; il nous faut cependant remonter plus haut et voir que la nouveauté est le Christ lui-même, et croire que sa Personne – avant même son mystère pascal – est la source de toute nouveauté. Selon le mot de saint Irénée : « Omnem novitatem attulit, semetipsum afferens » [1]. Le Christ, deuxième personne de la Trinité, sorti du sein de Dieu, a apporté, par son incarnation, toute nouveauté. Dès lors, nous pouvons dire que la Jérusalem nouvelle est déjà descendue d’auprès de Dieu, en la personne de Jésus au moment de l’Incarnation. Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein) décrit ainsi cette intuition :

« Comme le Christ lui-même est descendu du ciel sur la terre, son épouse, la sainte Église, a aussi son origine dans le ciel ; elle est née de la grâce de Dieu, elle est descendue avec le Fils de Dieu lui-même et lui est indissolublement unie. Elle est construite de pierres vivantes ; et sa pierre de fondation a été posée quand le Verbe de Dieu assuma la nature humaine dans le sein de la Vierge. En cet instant-là se noua entre l’âme de l’Enfant divin et l’âme de sa mère virginale le lien de l’union la plus intime, que nous appelons nuptiale. » [2]

La sainte carmélite nous invite ainsi à la contemplation de la Jérusalem nouvelle, déjà présente sur cette terre, en nous-mêmes et dans l’Église. En effet, nous formons les pierres vivantes de la Cité sainte en cours de construction, à l’image de la pierre qu’est le Christ. Contempler l’avènement de la Jérusalem céleste, ce n’est donc pas attendre un spectacle extérieur, tellement lointain qu’il en devient hypothétique : c’est voir sa réalisation s’opérer en nous, en accueillant le Christ, et comprendre que nos vies construisent dès aujourd’hui cette Cité. C’est aussi la voir s’édifier entre nous et au milieu de nous en Eglise, par les relations de charité. De tout cela, saint Pierre donne un résumé en jouant sur le nom que Jésus lui-même lui a donné :

« Approchez-vous de lui, la Pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu. Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ. » (1P 2,4-5).

De cette réalité de la Jérusalem céleste, Marie a été la première bénéficiaire et la première collaboratrice. Elle a été la première à dire oui, la première chez qui Dieu a fait sa demeure. C’est pourquoi elle est Mère de l’Église, le titre que lui a décerné le Concile Vatican II. Saint Jean-Paul II l’exprimait ainsi :

« Marie est présente dans l' Église comme Mère du Christ et en même temps comme la Mère que le Christ, dans le mystère de la Rédemption, a donnée à l'homme en la personne de l'a pôtre Jean. C'est pourquoi Marie, par sa nouvelle maternité dans l'Esprit, englobe tous et chacun dans l' Église, englobe aussi tous et chacun par l' Église. » [3]

Les épousailles entre Dieu et son Peuple seront grandioses à la fin des temps, certes, mais elles ont aussi déjà eu lieu dans le sein de Marie. Nous y sommes tous nés spirituellement. Son oui englobe par avance tous nos oui ; le sein de Marie est notre berceau spirituel et les épousailles se prolongent pendant toute l’histoire de l’Église… Écoutons de nouveau la sainte carmélite allemande :

« Cachée du monde entier, la Jérusalem céleste était descendue sur la terre. De cette première union nuptiale devaient naître toutes les pierres qui s’ajouteraient à la puissante construction, toutes les âmes que la grâce éveillerait à la vie. La mère épouse devait ainsi devenir la mère de tous les rachetés : comme la cellule première à partir de laquelle bourgeonnent toujours de nouvelles cellules, elle devait édifier la vivante Cité de Dieu. Ce secret caché fut révélé à saint Jean alors qu’il se tenait au pied de la croix avec la Vierge Mère et qu’il lui fut donné pour fils. C’est à ce moment que l’Église commença à exister de façon visible. Elle est vivante, elle est l’épouse de l’Agneau, mais l’heure du festin de noce ne viendra que lorsque le dragon aura été définitivement vaincu et que les derniers rachetés auront mené leur combat jusqu’à la fin. » [4]

Le oui parfait de Marie, que nous sommes appelés à faire nôtre, est une autre manière d’exprimer le Commandement nouveau de l’évangile : notre offrande d’amour pour le prochain, quotidienne ou héroïque, fait de nous des demeures de Dieu (Ap 21), selon la parole de Jésus en saint Jean : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et vous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui » (Jn 14,23).

Un monde nouveau, ne le voyez-vous pas ?

L’Apocalypse nous offre cette vision d’espoir : « Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur… » (Ap 21,4) ; une vision qui contraste fortement avec notre expérience personnelle de la vie, marquée par la souffrance et par la mort. Est-ce à dire que la Jérusalem nouvelle ne s’ouvrira pour nous qu’à la fin des temps ? Cette perspective ne serait-elle qu’un palliatif pour supporter le monde présent en attendant qu’il disparaisse ? Ou bien cette réalité a-t-elle déjà commencé à poindre, à notre insu, comme le suggérait déjà Isaïe en nous prenant à témoin : « Voici que je fais un monde nouveau: il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » (Is 43,19).

Augustin, méditant sur la chute de Rome aux mains des Wisigoths (410), qui avait fait douté de v la présence du royaume dans l’histoire des hommes, avait élaboré la théorie suivante :

« Deux amours ont bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes; pour l’autre, Dieu, témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. L’une dans sa gloire dresse la tête; l’autre dit à son Dieu : “Tu es ma gloire et tu élèves ma tête.” » [5]

En fait, nous vivons déjà, en partie, dans cette Cité sainte ; nous en voyons les signes dans notre vie et celle des autres si nous sommes attentifs. Elle est présente dans ce monde, dans la cité des hommes, mais elle n’est pas encore totalement accomplie ; et sa force, qu’elle reçoit du Christ Ressuscité, change peu à peu la face de la terre, l’élevant au Ciel. Notre vie, dans cette perspective, change totalement d’orientation. Le Catéchisme nous décrit ainsi le Peuple de Dieu que nous formons, en montrant son originalité et en faisant apparaître le rôle du Commandement de l’amour que nous avons lu dans l’évangile :

« Le Peuple de Dieu a des caractéristiques qui le distinguent nettement de tous les groupements religieux, ethniques, politiques ou culturels de l’histoire : Il est le Peuple de Dieu : Dieu n’appartient en propre à aucun peuple. Mais Il s’est acquis un peuple de ceux qui autrefois n’étaient pas un peuple : ‘une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte’ (1 P 2, 9). […] La condition de ce Peuple, c’est la dignité de la liberté des fils de Dieu : dans leurs cœurs, comme dans un temple, réside l’Esprit Saint. Sa loi, c’est le commandement nouveau d’aimer comme le Christ lui-même nous a aimés (cf. Jn 13, 34). C’est la loi nouvelle de l’Esprit Saint (Rm 8, 2 ; Ga 5, 25). Sa mission, c’est d’être le sel de la terre et la lumière du monde (cf. Mt 5, 13-16). Il constitue pour tout le genre humain le germe le plus fort d’unité, d’espérance et de salut. Sa destinée, enfin, c’est le Royaume de Dieu, commencé sur la terre par Dieu lui-même, Royaume qui doit se dilater de plus en plus, jusqu’à ce que, à la fin des temps, il soit achevé par Dieu lui-même. » [6]

Comment prenons-nous notre part de l’édification de la Jérusalem céleste sur cette terre ? Quelle est notre manière de pratiquer le commandement nouveau ? Pour le savoir, nous pouvons faire le bref examen suivant : est-ce que je cherche à aimer comme le Christ, c'est-à-dire en donnant concrètement ma vie pour le bien de l’autre, et sans me contenter de simples sentiments et bonnes paroles ? À quoi est-ce que j’ai renoncé, et je renonce aujourd’hui, pour le Christ et pour autrui ? La charité parfaite passe par les conseils évangéliques : est-ce que je pratique scrupuleusement les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté, obéissance ou humilité selon mon état de vie ?

Aimer comme le Christ, c’est aimer mes proches, et ceux qui me sont confiés, ainsi que les inconnus placés sur ma route, d’un amour de bienveillance et avec un esprit de sacrifice, et non par de simples sentiments confortables pour moi. C’est aimer de manière inconditionnée et sans retour. C’est aimer ceux qui me font du tort, ne m’aiment pas ou pour qui je n’ai pas de sympathie ni d’attirance particulière, sans exclure personne, et quoi qu’il m’en coûte moralement et matériellement. Aimer comme Jésus, ce n’est ni doucereux, ni confortable, c’est donner sa vie.

Nous sommes donc arrivés au sens le plus profond ducommandement nouveau de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », car c’est ainsi que l’Église vit sur cette terre, que nous sommes engendrés à la vie divine, que la Cité sainte descend du Ciel.

« Comme je vous ai aimés » : une parole qui nous donne le seul exemple à suivre, la qualité et la mesure de l’amour demandé, à une époque où tant de comportements se cachent derrière ce mot sans refléter cette réalité. Un critère donc pour savoir si nous sommes dans l’amour : Jésus agirait-il ainsi ? Cette parole de Jésus est aussi une invitation à vivre le mystère de la Croix, pour offrir notre vie chaque jour. Car c’est l’union à l’Agneau immolé qui fait participer aux épousailles mystiques, comme l’écrit encore Edith Stein :

« Comme l’Agneau devait être tué pour être élevé sur le trône de la gloire, ainsi, pour tous ceux qui sont choisis pour le repas de noce de l’Agneau, le chemin vers la gloire passe par la souffrance et par la croix. Qui veut s’unir à l’Agneau doit se laisser fixer avec lui à la croix. Tous ceux qui sont marqués du sang de l’Agneau y sont appelés, et ce sont tous les baptisés. » [7]

Une autre religieuse, sœur Faustine, peut alors nous aider à désirer ces épousailles définitives, entre notre âme et le Seigneur, entre Dieu et son Peuple, lorsque la Jérusalem céleste descendra du Ciel :

« J’avance déjà vers les noces éternelles,
Dans le ciel éternel, les inconcevables espaces,

Je ne soupire ni après le repos, ni après la récompense
Le pur amour de Dieu m’attire au ciel.
Je vais déjà à t a rencontre, éternel Amour,
Avec un cœur languissant, qui t e désire.
Je sens que t on pur amour, mon Dieu, est l’hôte de mon cœur,
Et je sens mon éternelle prédestination dans le ciel.
Je vais déjà chez mon Père dans le ciel éternel,
De la terre d’exil, de cette vallée de larmes.
La terre n’est pas capable de retenir plus longtemps mon cœur pur,
Et les hauteurs du ciel m’ont attirée vers elles.
Je viens, mon Bien-Aimé, pour voir t a gloire,
Qui déjà maintenant comble mon âme de joie,
Là où le ciel entier se plonge dans t on adoration,
Je sens que mon adoration t ’est agréable, malgré mon néant. » [8]


[1] Saint Irénée, Adversus Haereses, IV, c.34, nº1.

[2] Edith Stein, Source cachée (œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p. 261.

[3] Jean-Paul II, encyclique Redemptoris Mater, nº47, disponible ici.

[4] Edith Stein, Source cachée(œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p. 261.

[5] Saint-Augustin, La Cité de Dieu XIV, 28.

[6] Catéchisme, nº782.

[7] Edith Stein, Source cachée(œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p. 262.

[8] Sainte Faustine, Le Petit Journal, nº1652, disponible ici.