Lectio Divina

Méditation : Effusion de l’Esprit et nouvelle naissance

Pentecôte : l’effusion de l’Esprit… Une effusion puissante, qui bouleverse tout sur son passage, une effusion intérieure qui change tout dans la vie des disciples, une effusion publique qui marque le début de l’évangélisation du monde… Un événement comparable à une naissance : après quelques années de vie fraternelle entre Jésus et ses disciples, qui sont comme un temps de gestation, voici l’Église qui vient au monde. Le pape François en fait la description suivante :

« Le livre des Actes des apôtres décrit les signes et les fruits de cette extraordinaire effusion : le violent coup de vent et les langues de feu ; la peur disparaît et laisse place au courage ; les langues se délient et tous comprennent l’annonce. Là où arrive l’Esprit de Dieu, tout renaît et se transfigure. L’événement de la Pentecôte marque la naissance de l’Église et sa manifestation publique. » [1]

Une effusion puissante

L’Esprit-Saint n’est pas un attribut de Dieu, une force ; c’est une personne divine, avec ses caractéristiques propres. Il est la relation même qui unit le Père et le Fils. L’invoquer et le recevoir est donc nécessairement bouleversant. Est-ce que je cherche à le rencontrer dans la prière, est-ce que je l’invoque pour moi-même, mes proches, les missions qui me sont confiées ?

L’Esprit est doux et délicat mais il est aussi puissant et ardent. C’est la caractéristique même de l’amour qui saisit et brûle. Quel est le sens du vent et des langues de feu mentionnés par saint Luc ? Empruntons à Dom Columba Marmion, grand liturgiste bénédictin, une première explication puisée dans la réflexion dogmatique :

« Admirons le symbole sous lequel une si divine révolution s'opère. Celui qui naguère se montra au Jourdain sous la forme gracieuse d'une colombe, apparaît aujourd'hui sous celle du feu. Dans l'essence divine il [l’Esprit Saint] est amour ; or, l'amour n'est pas tout entier dans la douceur et la tendresse ; il est ardent comme le feu. Maintenant donc que le monde est livré à l'Esprit-Saint, il faut qu'il brûle, et l'incendie ne s'arrêtera plus. Et pourquoi cette forme de langues ? Sinon parce que la parole sera le moyen par lequel se propagera le divin incendie. Ces cent vingt disciples n'auront qu'à parler du Fils de Dieu fait homme et rédempteur de tous, de l'Esprit-Saint qui renouvelle les âmes, du Père céleste qui les aime et les adopte : leur parole sera accueillie d'un grand nombre. Tous ceux qui l'auront reçue seront unis dans une même foi, et l'ensemble qu'ils formeront s'appellera l'Eglise catholique, universelle, répandue en tous les temps et en tous les lieux. Le Seigneur Jésus avait dit : ‘Allez, enseignez toutes les nations’ [Mt 28,19]. L'Esprit divin apporte du ciel sur la terre et la langue qui fera retentir cette parole, et l'amour de Dieu et des hommes qui l'inspirera. Cette langue et cet amour se sont arrêtés sur ces hommes, et par le secours de l'Esprit divin, ces hommes les transmettront à d'autres jusqu'à la fin des siècles. » [2]

Benoît XVI, quant à lui, replace ces symboles dans une perspective biblique, et tire les mêmes conclusions que le grand abbé bénédictin :

« Les images utilisées par saint Luc pour indiquer l'irruption de l'Esprit Saint - le vent et le feu - rappellent le Sinaï, où Dieu s'était révélé au peuple d'Israël et lui avait accordé son alliance (cf. Ex 19, 3sq). La fête du Sinaï, qu'Israël célébrait cinquante jours après Pâques, était la fête du Pacte. En parlant de langues de feu (cf. Ac 2, 3), saint Luc veut représenter la Pentecôte comme un nouveau Sinaï, comme la fête du nouveau Pacte, dans lequel l'Alliance avec Israël est étendue à tous les peuples de la Terre. » [3]

Cet amour ardent qui veut épouser l’homme habitait Jésus lorsqu’il disait : « Je suis venu jeter un feu sur la terre et comme je voudrais que déjà il soit allumé ! » (Lc 12, 49). Tous les mystiques, en particulier ceux qui ont fait l’expérience de l’amour du cœur du Christ, ont expérimenté ce feu, parfois même physiquement. Touchée par cet amour, sainte Marguerite-Marie garda toute sa vie la sensation physique d’une brûlure au côté.

Benoît XVI voit dans le vent le symbole de la puissance divine, mais aussi un souffle purifiant et vivifiant :

« Ce que l'air est à la vie biologique, l'Esprit Saint l'est à la vie spirituelle; et de même qu'il existe une pollution atmosphérique qui empoisonne l'environnement et les êtres vivants, de même il existe une pollution du cœur et de l'esprit qui étouffe et empoisonne l'existence spirituelle. [...] La métaphore du vent impétueux de Pentecôte fait penser au contraire à quel point il est précieux de respirer un air propre, un air physique, avec les poumons, et un air spirituel, avec le cœur, l'air sain de l'esprit qui est l'amour ! » [4]

Effusion intérieure

L’Église naît devant les nations, parce que ses membres sont profondément renouvelés intérieurement. L’Esprit agit dans le cœur des disciples pour porter à son achèvement l’œuvre de Jésus ; Il fait en sorte que le mystère pascal porte son fruit le plus profond, l’adoption divine de chacun des croyants. Nous oublions parfois qu’aucun des apôtres n’a été baptisé : c’est à la Pentecôte qu’a eu lieu leur véritable naissance spirituelle. Une nouvelle étape est donc inaugurée, sous le signe de l’Esprit, qui succède en quelque sorte à l’œuvre du Père et du Fils – même si tous trois n’agissent jamais séparément.

Avec la Pentecôte s’achève pleinement l’œuvre de la rédemption et surgit l’homme nouveau. L’Esprit-Saint agit désormais dans chaque croyant pour lui faire « revêtir l'Homme Nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité » (Ep 4,24). C’est la réalisation de la promesse de Jésus à ses amis que nous avons entendue dans l’évangile : « mon Père l'aimera et vous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (Jn 14,23) L’effusion de l’Esprit marque l’établissement de cette demeure, qui se manifeste par un changement radical chez les disciples. Le pape François le décrivait ainsi :

« Aux apôtres, incapables de supporter le scandale de la passion de leur Maître, l’Esprit donnera une nouvelle clé de lecture pour les introduire dans la vérité et dans la beauté de l’événement du salut. Ces hommes, d’abord effrayés et bloqués, enfermés dans le Cénacle pour éviter les répercussions du vendredi saint, n’auront plus honte d’être disciples du Christ, ils ne craindront plus devant les tribunaux humains. Grâce à l’Esprit Saint dont ils sont remplis, ils comprennent ‘la vérité tout entière’, c’est-à-dire que la mort de Jésus n’est pas sa défaite, mais l’expression extrême de l’amour de Dieu ; amour qui, dans la Résurrection, vainc la mort et exalte Jésus comme le Vivant, le Seigneur, le Rédempteur de l’homme, le Seigneur de l’histoire et du monde. Et cette réalité, dont ils sont témoins, devient la Bonne Nouvelle à annoncer à tous. » [5]

La fête de Pentecôte est l’occasion pour nous de faire appel à la grâce de notre baptême et de notre confirmation. Nous pouvons en particulier demander une nouvelle effusion de l’Esprit, sous la forme d’une connaissance profonde de l’amour de Dieu pour nous ; nous pouvons prier pour prendre conscience que le combat spirituel est, si nous l’acceptons, à notre portée ; il est déjà gagné car nous avons été libérés.

Nous pouvons enfin demander d’expérimenter pour nous-mêmes, surtout si nous sommes fatigués, âgés ou découragés, le verset du psaume : « tu envoies ton souffle ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » (Ps 104,30). L’Esprit est toujours nouveau, toujours jeune. Tout cela sera alors pour nous la source d’une immense joie. Nous pourrons, comme les Apôtres au Cénacle, « parler des merveilles de Dieu », et dire avec le psalmiste : « que Dieu se réjouisse en ses œuvres ; moi je me réjouis dans le Seigneur » (v.34).

Effusion publique et contagieuse

Le don des langues est un signe éclatant de la naissance de l’Église. Il se renouvelle parfois dans l’histoire du christianisme, et nous savons que certains groupes de croyants charismatiques le reçoivent encore. Au-delà de sa manifestation extraordinaire, ce don possède un sens très profond puisqu’il manifeste comment l’Église, dès sa naissance, brise les barrières naturelles entre les hommes et s’ouvre aux nations pour les faire entrer dans la communauté du salut. Désormais l’Esprit, présent dans les croyants qui forment « un seul cœur et une seule âme » (Ac 4,32), leur fait tous parler le même langage de la foi, sur toute la surface du globe. La division de la tour de Babel (Gn 11) est abolie, l’Esprit qui glorifie Dieu réunit ce que l’orgueil de l’homme, tendu vers sa propre gloire, avait dispersé. L’Esprit est unificateur et missionnaire. Dom Guéranger s’émerveillait devant ce mystère :

« Que vous êtes belle, ô Église de Dieu, rendue sensible dans cet auguste prodige de l'Esprit divin qui agit désormais sans limites! Vous nous retracez le magnifique spectacle qu'offrait la terre, lorsque la race humaine ne parlait qu'un seul langage. Et cette merveille ne sera pas seulement pour la journée de la Pentecôte, et elle ne durera pas seulement la vie de ceux en qui elle éclate en ce moment. Après la prédication des a pôtres, la forme première du prodige s'effacera peu à peu, parce qu'elle cessera d'être nécessaire ; mais jusqu'à la fin des siècles, ô Église, vous continuerez de parler toutes les langues ; car vous ne serez pas confinée dans un seul pays, mais vous habiterez tous les pays du monde. Partout on entendra exprimer une même foi dans la langue de chaque peuple, et ainsi le miracle de la Pentecôte, renouvelé et transformé, vous accompagnera toujours, ô Église ! et demeurera l'un de vos principaux caractères. » [6]

Marie, Mère de l’Église

La naissance de l’Église nous porte naturellement à lever le regard vers Marie. Le Concile Vatican II lui a attribué le titre de Mère de l’Église, Mater Ecclesiae. Depuis 2018, une fête particulière permet d’honorer Marie sous ce vocable, le lundi de Pentecôte précisément. Marie n’est pas mentionnée par les lectures du jour, mais il est indiqué au premier chapitre des Actes qu’elle participait à la prière des disciples après Pâques : « Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1, 14). Elle était donc très probablement présente le jour de la Pentecôte, comme l’exprime l’iconographie traditionnelle et la piété populaire. Sa présence est discrète mais elle s’impose à la contemplation des croyants, comme l’affirmait Jean-Paul II :

« À l'aube de l'Église, au commencement du long cheminement dans la foi qui s'ouvrait par la Pentecôte à Jérusalem, Marie était avec tous ceux qui constituaient le germe du ‘nouvel Israël’. Elle était présente au milieu d'eux comme un témoin exceptionnel du mystère du Christ. Et l'Église était assidue dans la prière avec elle et, en même temps, ‘la contemplait dans la lumière du Verbe fait homme’. Et il en serait toujours ainsi. En effet, quand l' Église pénètre plus avant dans le mystère suprême de l'Incarnation, elle pense à la Mère du Christ avec une vénération et une piété profondes. Marie appartient au mystère du Christ inséparablement, et elle appartient aussi au mystère de l'Église dès le commencement, dès le jour de sa naissance. » [7]

Depuis l’Annonciation, Marie est toute entière livrée à l’Esprit Saint ; elle était devenue « Mère de Dieu » à Nazareth. À la Pentecôte, par l’action du même Esprit, elle devient « Mère de l’Eglise » à Jérusalem, pour une nouvelle mission décrite ainsi par Dom Columba Marmion :

« Une nouvelle mission s'ouvre pour Marie : à cette heure, la sainte Église est enfantée par elle ; Marie vient de mettre au jour l' Épouse de son Fils, et de nouveaux devoirs l'appellent. Jésus est monté seul dans les cieux ; il l'a laissée sur la terre, afin qu'elle prodigue à son tendre fruit ses soins maternels. Qu'elle est touchante, mais aussi qu'elle est glorieuse cette enfance de notre Église bien-aimée, reçue dans les bras de Marie, allaitée par elle, soutenue de son appui dès les premiers pas de sa carrière en ce monde ! Il faut donc à la nouvelle Ève, à la véritable ‘Mère des vivants’, un surcroît de grâces pour répondre à une telle mission : aussi est-elle l'objet premier des faveurs de l'Esprit-Saint. Il la féconda autrefois pour être la mère du Fils de Dieu ; en ce moment il forme en elle la mère des chrétiens. […] Un feu divin transporte Marie, un amour nouveau s'est allumé dans son cœur; elle est tout entière à cette autre mission pour laquelle elle avait été laissée ici-bas. La grâce apostolique est descendue en elle. La langue de feu qu'elle a reçue ne parlera pas dans les prédications publiques ; mais elle parlera aux a pôtres, les dirigera, les consolera dans leurs labeurs. Elle s'énoncera, cette langue bénie, avec autant de douceur que de force, à l'oreille des fidèles qui sentiront l'attraction vers celle en qui le Seigneur a fait l'essai de toutes ses merveilles. » [8]

Naissance de l’Église, don de l’Esprit, maternité de Marie, engendrant la maternité et la paternité de chacun d’entre nous au service de l’annonce de l’évangile … Une belle prière de Benoît XVI, à Fatima, rassemble tous ces éléments dans un acte de consécration des prêtres ; nous pouvons la reprendre pour conclure notre méditation :

« Épouse de l’Esprit Saint, obtiens-nous l’inestimable don d’être transformés dans le Christ. Par la puissance même de l’Esprit qui, étendant sur Toi son ombre, t’a rendue Mère du Sauveur, aide-nous afin que le Christ, ton Fils, naisse aussi en nous. Que l’Église puisse ainsi être renouvelée par de saints prêtres, transfigurée par la grâce de Celui qui fait toutes choses nouvelles. » [9]

 

[1] Pape François, Regina Coeli du 8 juin 2014.

[2] Dom Guéranger, L’année liturgique, p. 270.

[3] Benoît XVI, Homélie du 4 juin 2006

[4] Benoît XVI, homélie du 31 mai 2009

[5] Pape François, Homélie du 24 mai 2015.

[6] Dom Guéranger, L’année liturgique, p. 271.

[8] Dom Guéranger, L’année liturgique, p. 273 et 274.